5 à 7

Je suis un homme responsable et puisque je me suis engagé à livrer un septième texte à la revue numérique du Cube, je m’y colle encore une fois, sans tenter de copier les tendances actuelles, en essayant d’inventer à chaque fois, une invitation pour chaque lecteur à parcourir des chemins non balisés. Comment écrire pour une revue numérique, alors que je me suis imposé une coupure avec le réseau internet pendant plusieurs jours au Couvent de La Tourette ? Paradoxal rapport avec la technologie alors que j’y suis tout de même venu avec mon ordinateur. Je ne vais pourtant pas le cloitrer pour écrire mon papier à la plume. Le silence règne dans le bâtiment comme dans ma tête, comme le début d’une page blanche, je me pose la question : qu’écrire de responsable, puisque c’est le thème ? Je pense tout d’abord à la chanson Le Responsable de Jacques Dutronc en ce premier mai 2016.

À chaque fois que j’écris un texte pour Le Cube, c’est un peu un saut dans une mémoire morte, et non une action vivante. J’évoque des chiffres sous forme de dates historiques et des lettres sous forme de concepts artistiques. Je n’ai jamais eu aucun retour sur ces publications. À quoi bon continuer, à quoi bon être responsable, à quoi bon chercher une idée originale, alors que tout semble déjà entendu à l’ère numérique. Pourtant, le récent documentaire Internet : la pollution cachée nous alertait sur l’énergie, un signal, une invitation à un devenir responsable. Et l’on continue. Alors, il est 4h06, je décide de me mettre en pause, j’ai trouvé ma trame, je reviendrai dans une heure après une balade en forêt sans téléphone portable, pour écrire mon texte de 5 à 7, ce sera le titre de celui-ci. Être responsable dans un monde numérique, voilà, c’est s’imposer concrètement des contraintes telles qu’une déconnexion volontaire.

C’est à Bordeaux, la ville dans laquelle est née le texte De la servitude volontaire, que j’ai récemment expérimenté une telle attitude similaire. Pour évoquer mes recherches entre théorie et pratique depuis 1987 face aux mutations technologiques, à l’invitation de l’Université au Musée d’art contemporain, j’ai choisi symboliquement de poser ma communication en rapport avec la prochaine durée en train du Paris-Bordeaux. Et pourtant, j’ai désiré n’utiliser aucune projection sonore ou visuelle, mais ma seule parole au naturel. Depuis le début du nouveau siècle, j’expose ainsi un Global Poétique Système en essayant de renouer avec un temps à échelle humaine, et non inféodé à celui des machines contemporaines. Une heure à respirer au milieu des arbres s’est donc écoulée, et me revoici pour m’imposer au moins une heure à remplir, sur mon écran, de quoi contribuer à une revue en ligne dont les mots ne sont que des zéros et des uns : pour tenter d’insuffler autre chose.

Une heure, c’est presque soixante-quatre minutes. Je pourrai remplir mon texte de mots vers différentes explications et connexions avec ces chiffres, entre le nombre de cases sur un plateau d’échec ou la combinatoire de signes dans le livre des mutations, déjà convoqués dans mon retour à Mallarmé, pour mieux accrocher la numérisation planétaire, avec une nécessaire permanence poétique contre une instantanéité technique, dont est responsable toute mise à zéro ou compte à rebours. Je suis donc responsable du temps qu’il faudra pour déchiffrer, non pas un message mais une réelle invitation à… Deux voies/x non symétriques s’offrent ici aux lecteurs attentifs. Prends bien tes responsabilités en utilisant l’application Tinder mais sache que même Kraftwerk chante désormais « stop radioactivité ». Dis-toi alors que 5 à 7 algorithmes ne seraient être aussi jouissifs que la rencontre d’un corps à corps au cœur de la nuit. Il n’est pas encore sept heures, mon texte est écrit, à vous d’en imaginer ou pas une suite responsable après sa lecture.

Franck Ancel

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