A l’intérieur

Tom Jenkins sortit de la capsule et posa le pied au sol. Alex Sevka se tenait derrière lui. L’allié de toujours, l’acolyte. Ils inspectèrent l’horizon. Tout semblait calme. La terre ravagée ne semblait plus receler aucun danger. Ils avaient donc gagné.

« Rejoindre le campement. Retrouver les survivants », pensa Tom. « S’il en reste … »

« C’est mon chef, je l’aime », pensa Alex. « Nous avons tant vécu ensemble. Et maintenant, ensemble, nous irradions sur le monde pacifié. »

Sans dire un mot, Tom partit vers le fond la vallée, Alex sur ses talons, tous deux aux aguets. Le sol boueux avait gelé pendant la nuit, leurs pieds heurtaient durement la terre. Les marques profondes et durcies gênaient leur progression. Ils les contournaient, s’arrêtant parfois pour en examiner une qui leur paraissait inconnue. Les empreintes étaient omniprésentes, se chevauchant les unes les autres, reflétant la violence des combats. Ils reconnaissaient la plupart d’entre elles, pour les avoir tant étudiées, mais certaines leur étaient encore inconnues. Ils avaient étés si divers. Et maintenant ils n’existaient plus, seules restaient leurs empreintes.

« Nous ne les reverrons jamais, Inch’ Allah », pensa Tom. « Nous avons gagné. C’est fini. »

« Nous sommes l’avenir, l’avenir de l’humanité », pensa Alex, « Nous et les autres qui nous attendent. Que les retrouvailles vont être heureuses ! »

Ils étaient arrivés au fond de la cuvette, et la bulle de l’abri leur apparaissait au sommet de la butte voisine. Il n’y avait aucun signe de vie. Ils reprirent leur marche lente.

« Toutes ces années, tous ces morts. Toutes ces voix éteintes, toutes ces radios muettes. Tous ces combats », pensa Tom.

« Quelle exaltation ! Quel avenir radieux ! », pensa Alex.

Les empreintes étaient nombreuses ici. La lutte avait été féroce autour de l’abri.

Soudain, Tom s’arrêta, coupa sa radio, se tourna vers Alex et coupa celle d’Alex, et lui dit : « Il y a quelque chose au fond de moi, et au fond de toi aussi, qui connait mes pensées, et les tiennes, et celles de tous les autres, et qui nous commande de l’intérieur, sans que nous le sachions. Nous n’avons pas gagné, ils sont à l’intérieur de nous maintenant. Je le sais. »

L’écran ventral d’Alex s’alluma et une voix inconnue en sortit : « Alex Sevka, ne bougez plus. Tom Jenkins, sortez votre arme. Visez la tête d’Alex Sevka. Regardez ailleurs maintenant. Appuyez sur la gâchette. Tournez maintenant l’arme vers votre tempe. Appuyez sur la gâchette. »

L’écran s’éteignit. Le silence se fit.

 

Antoine Schmitt.
25 novembre 1998. Paris.

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