Action juste, temps juste

A l’image de ses super-héros qui semblent parfois courir vainement de catastrophe en catastrophe, l’homme occidental vénère l’action, aussi sûrement qu’il est de plus en plus fasciné par le non-agir, le laisser advenir  encore appelé lâcher-prise.

Sommes-nous voués à osciller entre notre version occidentale abdiquante, passive et dépressive du lâcher-prise ou la course, névrose d’une société qui n’avance plus, tels des hamsters échappés de la cage1 ?

Compulsion à agir, volontarisme tout-puissant, culte des émancipations aliénantes2, toujours détournés de la possibilité d’être, nos systèmes attentionnels sont maintenant assaillis chaque jour par des publicités, des informations, des flux RSS et des babillages provenant de toutes les directions. Selon une étude de 2011, dans une journée normale, nous recueillons, en matière d’informations, l’équivalent de 174 journaux, soit cinq fois plus qu’en 19863.

Qu’en sera-t-il après les Google Glass ?

Comment, dans ces conditions, poser des actes pour avancer tout en conservant un cap créatif ?

Aristote mettait le courage, la vertu et la mesure au cœur de sa philosophie de l’action, tandis que les sciences cognitives4  insistent sur la créativité. Les activités créatives nous révèleraient notre capacité à agir, à changer le monde, à le modeler. Parmi elles, la musique serait une méthode efficace pour améliorer sa concentration, asseoir sa confiance en soi, ses aptitudes sociales et se forger un sens de l’engagement ! De même, se promener dans la nature ou rêvasser agiraient comme un bouton de réinitialisation de nos neurones qui nous aiderait à avoir le recul nécessaire et nous mènerait à la créativité.

Pour agir de façon créative, il ne s’agit pas uniquement de savoir se soustraire aux stimulations constantes pour méditer ou imaginer, mais aussi de notre curiosité et de notre faculté à jouer. Comme le résume Paul Veyne, « l’intéressant c’est tout ce à quoi on s’intéresse de façon désintéressée. C’est un puissant moteur »5 qui permet la découverte et l’innovation mais qui pourtant reste inaperçu !

Exit le management par les objectifs, les chaudrons collaboratifs ou autres brainstormings qui sont autant de forceps ! Indomptable et gratuite, l’essence de l’action créative est la transgression.

Aussi, pour tracer notre chemin, entrons en non-conformité, désistons-nous de nous-mêmes, perdons-nous, comme l’évoque Anne Dufourmantelle6 dans son très bel Eloge du risque :

« Aller en devant de soi, là où nous ne savons pas que nous sommes, là où quelque chose ignoré de nous parle pourtant de nous et nous convoque. (…) Mais comment en répondre, puisqu’on ne peut ni vouloir ni en précipiter l’issue ?

C’est peut-être une disposition d’être, (…) une disposition à l’instant juste, au kairos, à cette intensité qui désigne ce moment où nous sommes vraiment vivants, entièrement ».

Dans le monde numérique de demain, avoir moins, posséder moins, ne nous garantira pas d’être davantage. Il faudrait pour cela une éducation au courage de se perdre et de se risquer à poser des actes qui ne seraient pas héroïques et quantifiables mais quotidiens, comme prendre une minute de silence ou faire ce que nous sentons « juste » pour nous-mêmes …   Mais cela nous le savons déjà depuis Aristote !

Marie Anne Mariot
marieannemariot.wordpress.com

  1. « Ce Paris-Versailles, quelle laideur tout de même : des milliers de gens courant dans le désordre, hagards et vêtus de collants fluo et de marcels synthétiques : une abomination. Ces marathons urbains sont l’illustration dominicale de la maladie mentale moderne. Vingt-mille hamsters échappés de la cage donnent leurs petits assauts égotique sur le bitume. Il leur manque la roue de plastique (…) Le jogging était la névrose d’une société qui n’avançait plus »  Sylvain Tesson, S’abandonner à vivre, Gallimard, Paris, 2014, p 168. []
  2. Selon les sociologues D. Méda et P. Vendramin dans « Réinventer le travail » (PUF), la montée d’un ethos contemporain du travail fondé sur l’épanouissement professionnel (vu comme activité créatrice et émancipatrice) entre en contradiction avec les conditions concrètes du travail et de l’emploi. []
  3. http://www.nytimes.com/2014/08/10/opinion/sunday/hit-the-reset-button-in-your-brain.html?_r=2 , Hit the Reset Button in Your Brain by DANIEL J. LEVITINAUG. 9, 2014 []
  4. http://www.nytimes.com/2014/08/10/opinion/sunday/hit-the-reset-button-in-your-brain.html?_r=2 , Hit the Reset Button in Your Brain by DANIEL J. LEVITINAUG. 9, 2014 []
  5. Paul Veyne dans Philosophie magazine, novembre 2014, n°84, p29. []
  6. Anne Dufourmantelle, Eloge du risque, éditions Payot, Paris 2011, p72 et 91. []

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