Agir ou la réinvention de la critique

Prévert, dans ses inventaires poétiques de l’absurde, ou Pérec, dans ses catalogues cliniques du monde de la profusion matérielle, nous ont amplement montré qu’une chose en cache toujours d’autres. Il en va de tout objet, concept, idée, et par conséquent de la notion d’agir.

Les buts et les moyens de l’action n’ont jamais été simples à déterminer. Nous avons tous en mémoire les déclinaisons utopiques et totalitaires du siècle dernier, qui, toutes autant qu’elles furent, inventèrent des formes d’action auxquelles crurent d’abord des esprits « éclairés », puis dans leur sillage, des multitudes toujours plus nombreuses et manipulées.

À l’heure où l’humain s’insère dans un réseau qui le dépasse toujours davantage, les individus deviennent des sommes approximatives, des « dividus » multi-identitaires et interconnectés ; s’impose la multiplicité intérieure et extérieure, pour ne pas dire la plus grande confusion ; la multitude s’invente comme une vague incertaine. Joli patchwork ! Assistons-nous à l’avènement de « l’homme bariolé1 » ? De nouveaux modes narratifs pointent bien à l’horizon numérisé, mais quel en est le récit ? Quelle « institution imaginaire de la société2 » pour ce jour nouveau ? Rupture anthropologique ? Je vois Prévert rire doucement, Pérec se gratter la barbe. J’en vois bien d’autres, qui se lissant la moustache, qui écarquillant les yeux, qui se détournant poliment pour poursuivre leur promenade…

Agir, « co-écrire le monde qui vient » ? Je m’abîme soudain dans une mer de perplexité. Ne co-écrivons-nous pas le monde depuis des siècles, des millénaires, nous, espèce humaine habitant la planète Terre ? Le réel vient-il donc à peine de devenir communicant ? Le langage, constitutif de l’évolution de l’homme, de sa capacité de symbolisation, de socialisation et de partage ne date pas d’hier, semble-t-il… Bien sûr, les possibilités de connexion de nos outils sont aujourd’hui exponentielles, mais « la valeur du téléphone [n’] est [-elle pas encore] la valeur de ce que deux personnes ont à se dire3 » ?

Alors, que peut donc bien pouvoir signifier agir dans notre monde occidental « augmenté, ubiquitaire et hyper socialisé » ? Allez, lançons-nous !

Agir, c’est d’abord savoir que nous agissons. Point besoin d’attendre et de nous projeter dans le monde qui vient. Le monde est, il est déjà là. Agir, c’est donc ici et maintenant. On ne peut agir que localement, disait Camus4. Pourtant, dans un monde mondialisé (…), chacun de nos actes nous dépasse. Il co-construit le monde, le légitime, l’invente ou lui permet de perdurer. Chaque jour, entre autres, nous laissons notre empreinte écologique ou notre empreinte-esclavage5. Nous agissons dans ce que nous portons, consommons, mangeons, utilisons, etc. La technologie émancipatrice n’est pas à cet égard exempte d’effets… contrastés !

Agir, c’est donc (ré) apprendre à dire non et à nuancer sérieusement les envolées sur la nouvelle civilisation. Avant de regarder l’horizon, agir, c’est peut-être faire l’inventaire des conséquences de nos actes présents et de leur interdépendance avec les réseaux de pouvoir. La révolution anthropologique et culturelle que nous appelons avec force lyrisme est pour l’instant, selon moi, essentiellement économique. Elle repose sur notre consommation de ses outils et un certain enthousiasme béat à prendre des relais de croissance pour des changements de civilisation. Nous ne manquons pas de prophètes pour applaudir avant l’heure les temps nouveaux6 et nous faire miroiter l’abondance à venir, tandis que la guerre des classes se poursuit sans entrave…

Agir, c’est aussi savoir que nous sommes agis, que notre capacité innée et notre besoin de croire peuvent nous aveugler. Le positivisme est bien vivant. Auguste Comte survit en chacun de nous et décline le progrès comme un désir quasi enfantin d’un monde toujours meilleur. Agir, alors, c’est questionner, inventer, devenir autonome7.

Agir, c’est enfin interagir. Personne ne fera rien seul. Ce n’est que collectivement, au sein de « plateformes d’énergie créatrice » peut-être, plus sûrement à travers des formes politiques qui restent à inventer, que nous replacerons effectivement l’humain au cœur d’un mouvement d’action concertée. Tiens, le mot politique apparaît, au détour d’une ligne… Le suit immédiatement le sens critique, dont nous ne pourrons faire l’économie si nous voulons agir. C’est avec lui qui je terminerai cet inventaire sommaire et non exhaustif : « il n’y a jamais eu d’âge créatif qui ne fut également critique8… »

Philippe Cayol

  1. Nietzsche, Du pays de la culture, Ainsi parlait Zarathoustra : « Le visage et les membres enluminés de cinquante couleurs différentes, tels vous m’apparaissiez, à ma stupeur, hommes d’à présent. Et entourés de cinquante miroirs qui flattaient vos chatoiements en les reflétant. » []
  2. Cornelius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Seuil, 1974 []
  3. Oscar Wilde, In Conversation : « The value of the telephone is the value of what two people have to say. » []
  4. Albert  Camus, l’homme révolté, Gallimard,1951 []
  5. http://slaveryfootprint.org/ []
  6. Jeremy Rifkin, pour citer le plus célèbre d’entre eux… []
  7. Emprunté au grec α υ ̓ τ ο ́ ν ο μ ο ς : « qui se régit par ses propres lois, indépendant  » (Hérodote) et « qui agit de soi-même, volontairement ou spontanément » (Sophocle, Antigone). []
  8. Oscar Wilde, The Importance of Being Ernest :  « There has never been a creative age that has not been critical also. » []

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