Agir !

Issues de la révolution numérique, deux puissantes forces oeuvrent aux transformations du monde : « les machines qui pensent » et « l’énergie créative de la multitude ». La première nous augmente de capacités nouvelles et nous libère de nombreuses tâches : intelligence artificielle, objets connectés, big data, réalité augmentée ou robotique nous secondent déjà dans de nombreux domaines. La deuxième mobilise notre participation et notre créativité : production contributive, crowdsourcing, économie sociale et solidaire, … la société toute entière se réorganise autour de la dynamique foisonnante des réseaux sociaux.

A l’ère du numérique, les smart machines et les communautés collaboratives suscitent un important renouveau économique, social et culturel. Ce phénomène va encore s’amplifier avec la transposition dans le monde physique de modèles élaborés depuis une décennie dans la sphère virtuelle. L’Internet des objets déjà omniprésent dans notre quotidien alimente en big data le réseau mondial intégré, sorte de système nerveux planétaire1 . L’énergie, le transport, la santé, la défense, l’éducation, et plus globalement l’industrie et le commerce connaissent déjà de profonds changements. Ce réel réinvesti via les moyens numériques nous invite à repenser la place de l’humain dans un espace qui devient augmenté, ubiquitaire et hyper socialisé. Augmenté, car il interagira de façon personnalisée avec chaque individu. Ubiquitaire, car il permettra d’agir à distance grâce à nos externalités cognitives. Hyper socialisé, car il nous connectera en tout lieu à la multitude.
Maillant « l’ici et maintenant » au « tout et partout », un monde à n dimensions deviendra le théâtre de nos réalités. Ce phénomène devrait provoquer une rupture anthropologique aussi importante que l’apparition du langage ou de l’écriture. Le monde multidimensionnel qui émerge du paradigme numérique pourrait bien conduire l’humanité vers une nouvelle ère de son évolution. D’ici la fin du siècle, elle pourrait accéder à l’omniscience et à l’immortalité, faits inconcevables il y a encore peu. Cette métamorphose si soudaine dans notre histoire bouleverse nos repères. Nous peinons à suivre la course du changement, pris dans un singulier paradoxe : la croissance exponentielle de l’information et des innovations rendent le monde toujours plus complexe à appréhender. Tous ces bienfaits censés nous aider à concevoir un nouvel horizon commun nous désorientent par l’éventail des possibles qu’ils ouvrent. C’est comme s’il manquait une nouvelle dimension à nos représentations du réel, une mise en perspective dynamique capable de figurer le mouvement global des interrelations, des interdépendances et des vibrations du monde devenu fluide2 .
Avec son dernier film, Adieu au langage, Jean-Luc Godard ne dit-il justement-il pas que le 7ème art, malgré toute sa puissance d’évocation, n’est pas un outil apte à représenter le réel ? Loin d’être défaitiste, ce constat nous invite à repenser les modes narratifs du monde contemporain.

Depuis une vingtaine d’années, de nombreux pionniers exploitent les potentialités du numérique pour élaborer de nouveaux langages. Dans leurs fabriques interdisciplinaires on croise des créatifs de tous bords : artistes, designers, informaticiens, chercheurs et explorateurs du futur. Ici, le contenu transmédia prend vie spontanément, se générant automatiquement grâce au traitement de données. La narration s’élabore en flux, par l’analyse de multiples paramètres en temps réel. Le support s’anime de façon autonome, grâce aux smart matériaux et à l’intelligence artificielle. Le réseau multicanal tisse des communautés collaboratives au sein du système empathique global.
Partout dans le monde, les forces de la création et de l’innovation se conjuguent pour élaborer de nouvelles formes autour de l’art de la relation, du design thinking et de la multitude.

Il n’est pas étonnant que ces formes apparaissent au moment même où les recherches associant la linguistique moderne et les neurosciences franchissent une nouvelle étape dans la compréhension du système cognitif. Ces recherches montrent que, contrairement à ce que l’on croyait, la production du langage par le cerveau ne repose pas sur un processus syntaxique linéaire. Elle procède au contraire d’une manière incroyablement complexe qui met simultanément en résonnance différentes zones du cerveau, telles que la mémoire immédiate, primitive ou visuelle, les émotions ou encore l’inconscient. La pensée nait spontanément de la mise en correspondance dynamique de multiples sources d’information. C’est un processus similaire que nous exportons aujourd’hui au dehors de nous grâce aux moyens numériques. Evoluant dans un réel devenu communicant, chacun devient un catalyseur d’informations et d’événements qui se coordonnent en flux pour répondre à ses sollicitations.

Le numérique offre la fabuleuse promesse d’un monde plaçant l’humain au cœur d’un dispositif relationnel, empathique et expérientiel. Fondée sur la dynamique du partage et de l’inter créativité, une société collaborative ainsi tournée vers l’être plus que l’avoir, pourrait présider à l’avènement d’une nouvelle civilisation plus harmonieuse, altruiste et responsable. Mais pour qu’advienne cette utopie, il nous faudrait édifier mille fabriques du futur ralliant les forces de la créativité numérique et de l’innovation sociale. Des « plateformes d’énergie créative » stimulant la production collaborative, favorisant les hybridations, les porosités et les percolations créatrices de valeurs, pour irriguer les territoires d’un renouveau fertile. Des lieux collectifs du agir, pour expérimenter et partager, libérer collectivement la confiance et co écrire le monde qui vient.

Nils Aziosmanoff Président du Cube

 

  1. Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro. Ed. LLL, 2014 []
  2. Joël de Rosnay, Surfer la vie, comment sur-vivre dans la société fluide. Eds. LLL, 2013 []

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