Les algorithmes à l’envers

Le train ralentit brusquement dans un grand énervement crispé de gencives. On venait de quitter le sifflement léger et rassurant de la grande vitesse évoquant les transports de science-fiction, pour le battement lourd et régulier des roues sur le rail qui lui rappela tout de suite le bercement un peu lancinant des trains de sa jeunesse. L’incident l’avait sorti de sa rêverie molle, baignée par ces camaïeux de bleus un peu irréels qui accompagnaient la lente arrivée du crépuscule. À nouveau, il retrouvait cette inquiétude désagréable qui l’accompagnait depuis son départ de Poitiers et qui l’envahissait comme un froid humide et insidieux.

Il venait de participer à une table ronde sur cette question des plateformes informatiques élaborées pour les villes nouvelles et les enquêtes anthropologiques ou sociologiques qui les préfigurent. Les universitaires, organisateurs du débat intitulé, les algorithmes peuvent-ils épuiser le réel, voulaient faire profiter le public de son expérience récente dans ce domaine particulier de la sociologie prospective.
Il s’agissait de dessiner les profils de différents types humains, de personae comme cela était précisé dans le cahier des charges que l’on risquait de retrouver dans ces nouveaux espaces urbains à échéance, en gros, d’une dizaine d’années. En fait, ces habitants fictifs représentaient une véritable traduction des résultats de l’enquête menée sur ces quartiers en pleine gestation et qui révélaient justement un cruel déficit des échanges entre les gens qui vivaient là et que chacun tentait de résoudre à l’aide de la Toile, pour autant qu’ils pouvaient y avoir accès !
Nous étions au cœur de la question. D’emblée, il m’a semblé qu’au-delà des problèmes de garde d’enfants, de recherche d’artisans plus ou moins spécialisés ou de livreurs de plats cuisinés, l’essentiel des préoccupations, masquées en fait par le terme flou d‘activités culturelles, tournaient autour des possibilités de rencontres et, plus largement, de la question des rapports amoureux jamais clairement posée d’ailleurs par les gens eux-mêmes mais pourtant si présente !

Je me souviens maintenant de cet appartement tout neuf de l’une de nos informatrices, avec son salon cuisine assez spacieux, sa petite chambre à coucher et tous ces grands placards très pratiques mais sans élégance qui donnait sur une place presque imaginaire, entourée d’immeubles semblables, mais dont l’architecture heureusement marquait des contrastes de toute nature. Un soir, longtemps, j’avais plongé mon regard sur cette place déserte, meublée dans un arrangement trop géométrique, par des arbres encore grêles plantés au centre d’un anneau aveugle de béton et dont on se demandait s’ils allaient finir par pousser vraiment ou si c’était seulement une sorte d’instantané de l’architecture dessiné pour parfaire le projet à sa remise…
C’était bien là le moment après le repas, souvent pris seul, où l’on éprouve un besoin de téléphoner mais surtout, maintenant, de pianoter sur différents sites sans trop savoir ce que l’on cherche dans une sorte de flânerie indécise et ennuyée. Doucement coupable aussi, comme un joueur qui balance entre ses reproches intérieurs et l’espoir du jack pot.

Le train venait de repartir dans un hoquet de satisfaction et il rencontra, sans le vouloir, le regard de sa voisine qu’il avait évité jusque-là pour tenter de corriger cette intimité obligée, imposée par les sièges duo du TGV quand on ne se connaît pas. Jeune, brune, fort jolie, elle lui rappela la compagne de son fils cadet qui terminait des études d’avocate d’affaires spécialisée dans l’immobilier. Alors qu’ils étaient venus le voir dans sa chambre d’hôpital à la suite d’une petite opération, elle lui avait expliqué que le manque de temps du personnel pour les échanges quotidiens, faits de paroles rassurantes et de petits détails sans trop d’importance dont tout le monde se plaint maintenant, reposait sur la « T2A », transcription comptable, établie quasi à l’infini, de l’activité de chaque agent, qu’il soit médecin ou infirmier, afin de pouvoir l’imputer au compte de la Sécurité sociale.

Il se retrouva à nouveau au beau milieu de son enquête sur les villes nouvelles et les algorithmes fouineurs. Peut-on épuiser le réel, l’emprisonner dans un sens pratiquement achevé ? Comme à la Conférence de Rio, tenue il y a quelques dizaines d’années, où il découvrit avec une sorte d’effarement que les écologistes, au nom de la pensée scientifique qui pouvaient tout dire de la réalité du monde, se révélaient comme de véritables tyrans. Question traitée quelques temps auparavant et avec tant d’humour par Jorge Luis Borges décrivant un pays où les géographes avaient pris le pouvoir, monopolisaient le gouvernement et s’étaient lancés dans la construction d’une immense carte, à l’exacte dimension du pays ! Depuis toujours, cette quête absurde du « sens dernier » le ramenait aux mythes « fondateurs », ceux qui nous ont colorés dans la masse dès le départ et qui continuent de piloter nos regards et nos désirs ! Comment les prendre en compte pour tout à la fois les investir et s’en défaire, afin d’ouvrir la porte à des airs nouveaux, dans les deux sens du terme…

Ainsi, il avait proposé deux personae inédits à la fin de cette enquête, deux personnages de femme car la solitude est toujours, culturellement parlant, plus difficile à rompre pour celles-ci que pour les hommes. L’une de moins de quarante ans, élevant seule deux enfants, bibliothécaire dans un centre culturel, très aidée par sa mère et qui voulait de temps en temps trouver un partenaire amoureux mais sans plus, car elle ne croyait plus du tout à la vie de couple ; et l’autre, une femme un peu plus jeune, sans enfant, médecin radiologue dans un centre spécialisé, très absorbée par un travail lourd de responsabilités, qui venait de quitter son unique compagnon, ami d’enfance après une dizaine d’années de vie commune. Elle venait de faire une expérience homosexuelle, par hasard, et souhaitait vivement continuer dans ce sens avec quelqu’un d’autre dans l’espoir d’établir une liaison durable. Ces deux protagonistes avaient au départ provoqué une certaine surprise et suscité tout un débat sur la capacité de l’équipe de recherche à introduire le seul mouvement de la complexité de la vie comme une variable largement inconnue mais indispensable dans l’équation.

Le souvenir d’un passage des « mots » de Jean-Paul Sartre l’envahit alors comme une grosse émotion, justement quand il dit que les mots précèdent et fabriquent le réel et que lui, le maître des mots, est ainsi un maître du Monde ! Volonté de toute puissance qui niche tout autant dans les rêves des informaticiens à la recherche des algorithmes ultimes qui dérouleraient la vie avant même qu’elle nous arrive… et bien sûr, sans plus de grands mythes à vivre !

À ce moment-là, il comprit les vraies raisons de sa gêne. L’un des participants à la table ronde, philosophe et spécialiste de la philosophie allemande contemporaine, avait introduit dans le débat -il ne savait plus trop comment- la fameuse question de Heidegger et du nazisme à propos d’un livre récent concernant Anna Arendt qui, selon l’auteur, aurait en fait partagé les idées de Heidegger beaucoup plus que l’on ne voudrait l’imaginer ; l’aspiration à un élitisme absolu fondé sur la maitrise du langage philosophique et le travail des concepts absorbant l’univers dans son entier…

Jacques Lombard

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