Nos ancêtres

On dit souvent qu’il faut respecter ses ancêtres. Mais nos ancêtres, eux, ne nous ont pas tellement respectés.

Bien sûr, personne n’a réagi tout de suite, car les dégâts ont été très progressifs. Les océans se sont peu à peu vidés, sous l’effet combiné de la pêche intensive et de la pollution. L’élévation de la température, lente mais inexorable, a fait disparaître des milliers d’espèces animales, fragiles car suradaptées.

Dans certaines villes, la pollution a atteint un niveau tel que peu de gens osaient encore s’aventurer à l’extérieur, pour des raisons de santé élémentaire. Ils naviguaient de logements climatisés en bureaux climatisés via des transports climatisés. Et par les dégagements massifs de chaleur qu’elle engendrait, cette climatisation aggravait le problème qu’elle cherchait à pallier, dans un lent cercle vicieux.

La montée du niveau des eaux, elle aussi imperceptible d’une année sur l’autre, a fini par recouvrir des métropoles entières qui s’étaient construites au bord de la mer. Les pays les plus riches ont pu s’adapter, en reconstruisant massivement et en élevant des digues gigantesques. D’autres, moins favorisés, ont été contraints à l’exode.

Tous ces déplacements de population, ces « migrants climatiques » cherchant à survivre, combinés à une aggravation des inégalités, ont engendré une ère de tensions et de conflits généralisés. Principalement pour l’accès aux ressources, mais aussi par ressentiment envers ceux qui, possédant tout, ont laissé la situation dégénérer à ce point. Les pays riches ont élevé des murs pour se protéger des pays pauvres, et ces bouleversements ont fait un nombre incalculable de victimes.

Bien sûr, l’humanité est une espèce tenace. Faute d’enrayer la dégradation de son environnement, elle a su s’adapter, trouver des solutions pour survivre dans ce nouveau contexte. Nous avons créé des nourritures de synthèse pour ne plus dépendre de l’agriculture ni de l’élevage, de toute façon condamnés à terme. Ayant déréglé le climat, nous avons recréé des micro-climats en intérieur, dans de gigantesques structures de verre et d’acier. Nous y avons peu à peu réintroduit des espèces disparues, ayant eu le bon réflexe de sauvegarder leurs gènes.

Face à l’usure du monde, nous avons créé des mondes virtuels plus vrais que nature. Nous avons réduit nos besoins énergétiques au minimum, devenant pour certains des êtres entièrement numériques. En augmentant nos capacités intellectuelles, nous avons finalement développé de nouvelles formes d’énergies, plus stables, plus abondantes, plus durables.

Ironiquement, nous avons finalement créé ce qui aurait pu sauver le vieux monde, mais seulement face au fait accompli, face à la contrainte extrême. L’humanité a survécu, mais les cicatrices sont nombreuses.

Beaucoup se demandent, parmi les jeunes générations, pourquoi nos ancêtres ont laissé la situation se dégrader à ce point avant de réagir. Nos archives indiquent pourtant qu’ils avaient à leur disposition tous les éléments d’information pour anticiper ces bouleversements. Pourquoi n’ont-ils pas dévié de leur trajectoire ?

Peut-être, au fond, ne se sentaient-ils pas concernés. Cela concernerait leurs petits-enfants, leurs arrière-petits-enfants, dans un futur très hypothétique. Peut-être que, justement, effrayés par ces perspectives, ils ont voulu jouir de leur vie au maximum, en se bandant les yeux et en se bouchant les oreilles. Car leur vie était courte, tout au plus une centaine d’années à l’aube du troisième millénaire.

J’ai aujourd’hui 150 ans, soit l’âge biologique d’un humain de 35 ans à cette époque-là. La médecine me donne encore deux ou trois siècles à vivre. Pour moi et pour mes contemporains, le futur n’est pas l’affaire des générations à venir, sur laquelle nous pourrions nous décharger de toute responsabilité. C’est notre propre avenir, et nous voulons le préserver.

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