Animisme

« Un animisme étonnant renait au monde. Nous savons pour les voir que nous sommes entourés d’existences inhumaines. »

Jean Epstein, cinéaste, Photogénie de l’impondérable, 1935

Souvenir d’interview où j’interrogeais Antoine Schmitt sur les formes qui se manifestaient à l’écran de son ordinateur portable :
–    On a vraiment le sentiment d’avoir accès à quelque chose de vivant… Comment nommer ce quelque chose ? Un objet, une entité, un pixel ?
–    J’ai tout essayé ! Entités, créatures… ! Je reviens en ce moment à la notion de formes autonomes. Mais j’aime beaucoup ce terme de créatures…

A y regarder de près, cette vie émergente si difficile à nommer, est le signe le plus marquant des créations d’aujourd’hui. Soumis à une force qui semble irrésistible, toute une constellation d’êtres se déploie. Ainsi, des formes microbiennes s’étendent par contagions successives sur des écrans plasma, des formes végétales grimpent sur la façade des immeubles, des figures surhumaines nous suivent du regard et des entités célestes nous observent de loin avec bienveillance. Une vie fragile et surnaturelle investit notre quotidien et se mêle à notre intimité.

Et nous voilà surpris, au beau milieu d’une avenue, agitant les bras devant un ban de méduses ; ou encore en flagrant délit d’amour pour un pissenlit qui se courbe et se déshabille au rythme de notre respiration.

Qu’on la nomme seconde interactivité ou living art, c’est bien le règne de la plus grande vie que nous célébrons tous aujourd’hui. Et ce n’est plus le mouvement en soi qui fascine mais bien la cause du mouvement.

Pourquoi ça bouge ? Qu’est ce que cela me dit de l’être que je perçois ? A qui ai-je affaire en cet instant ? Qui donc se manifeste là face à moi ?

Le mouvement s’imposait hier comme la donnée pure du cinématographe quand le comportement s’impose aujourd’hui comme la donnée pure de l’art numérique. Et ce comportement nous le voyons en marche dans toute la palette des créations : les œuvres interactives questionnent en permanence les intentions des spectateurs, les œuvres génératives nous placent face au mystère d’une vie qui se développe selon ses propres lois, les œuvres comportementales investissent la relation qui se tisse dans le temps entre une entité et son environnement.
Sans l’ordinateur, toutes ces œuvres ne seraient que de belles hypothèses. Or elles existent, et bien au-delà des éprouvettes de laboratoire. L’ordinateur est notre nouvel instrument de poésie, en lui gronde des forces qu’il nous faut révéler… Le langage a commencé à se constituer mais il existe encore largement en puissance.
Protégé du regard des autres, je soufflais doucement sur l’écran, et je l’avoue, j’ai aimé plus que de raison ce pissenlit moqueur. Je voyais les graines virevolter en tout sens pour ensemencer une terre que j’imaginais bien au-delà de l’écran.

 Hugo Verlinde

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