Apprendre à penser comme la nature

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Pour la Revue du Cube, Francis Demoz part à la rencontre d’hommes et de femmes impliqués dans des initiatives concrètes, souvent collaboratives, et faisant écho à chaque thème abordé dans la Revue.

Apprendre à penser comme la nature

Et si notre économie fonctionnait comme la nature? Et si s’en inspirer était une condition de la « Refondation » ? L’agence de design et de conseil WIITHAA, spécialisée dans l’économie circulaire s’est donnée une mission : aider les entreprises à transformer les déchets en ressources. Rencontre avec son co-fondateur, Nicolas Buttin, un homme de conviction qui croit au design thinking et au biomimétisme.

Nicolas Buttin a un modèle. Ce modèle s’appelle la nature. « Dans la nature il n’y a pas de déchet, tout est ressource, les choses fonctionnent de manière circulaire, nous devons nous en inspirer pour faire fonctionner notre économie », explique le co-fondateur de WIITHHA. Cette agence de design et de conseil spécialisée dans l’économie circulaire veut, ni plus ni moins, faire «disparaitre la notion de déchet». Derrière ce slogan stimulant et idéaliste, les deux fondateurs Nicolas Buttin et Brieuc Saffré, s’activent chaque jour, depuis trois ans, pour convaincre les entreprises de changer leur paradigme et s’affranchir d’une économie dite linéaire, dans laquelle on extrait, on fabrique, on jette et on oublie, pour passer à une économie dite circulaire dans laquelle les mêmes ressources se recycleraient dans un cycle sans fin. « Aujourd’hui, 70% de ce qui est produit est jeté, incinéré, enfoui, nous sommes dans une économie de déchets, 30% seulement des matériaux sont recyclés», explique le désigner. «Notre objectif est de faire changer le regard des entreprises, leur apprendre à percevoir les déchets comme une ressource ».

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Activer l’économie circulaire
Percevoir les déchets comme une ressource, autrement dit, transformer les contraintes en opportunité, c’est précisément ce que fait le WIITHAA. Cet oiseau australien (qui a inspiré le nom de l’agence) a pour particularité d’utiliser toutes les ressources à sa disposition pour construire le nid le plus beau possible pour charmer sa belle. Longtemps, il a utilisé des brindilles, de la paille, des fruits, des fleurs, des coquillages, avant que n’apparaissent dans son écosystème, des papiers d’emballage ou des bouchons en plastique. Plutôt que de les ignorer, l’oiseau s’en est servi pour consolider ses nids. En recyclant les déchets, le volatile designer a naturellement su transformer la contrainte.
« C’est notre philosophie, mais notre travail ne se résume pas à une meilleure gestion des déchets de l’entreprise », prévient Nicolas Buttin. Enclencher l’économie circulaire est un processus qui commence bien en amont, dans le choix des ressources et dans l’éco-conception des objets, (d’où la nature hybride de l’agence qui mêle design et conseil). « Nous aidons les entreprises à concevoir de nouveaux produits, mais aussi à mettre en place de nouveaux modèles économiques vertueux ».

WIITHAA fête cette année son troisième anniversaire et son co-fondateur dresse un premier bilan, « nous avons réussi à être crédible auprès des entreprises que nous souhaitions faire changer ». La jeune société compte déjà de nombreuses références (Société Générale, BNP Paris-Bas, Axa, La Poste, Nespresso, Codegim, Holcim…) et quelques réalisations. WIITHAA est par exemple intervenue auprès d’une PME japonaise (WAKO), spécialisée dans la fabrication de filtres pour le traitement des eaux usées. Dans un marché en perte de vitesse, la société souhaitait diversifier son activité et trouver de nouveaux usages. Les deux français ont proposé à la PME de nouvelles applications à leur produit. Ils ont encouragé la société à se lancer dans la création de toits végétalisés (un marché prometteur au japon, où les toits végétalisés sont obligatoires pour les nouvelles constructions). Par ailleurs, ils ont proposé à la PME de développer du plastique biodégradable, notamment à base de roseaux (une plante omniprésente dans l’environnement de l’entreprise).

Mais convaincre les entreprises des opportunités que peut apporter l’économie circulaire n’est pas une balade de santé. « Le plus difficile est d’initier le changement » confie Nicolas Buttin. Pour se faire WIITHAA a donc développé sa méthode et ses outils.

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Design thinking et biomimétisme

La méthode repose sur ce que l’on appelle le design thinking, une approche d’innovation basée sur la co-créativité. L’agence propose à ses clients des ateliers de co-création et des formations. «Pour activer l’économie circulaire au sein d’une entreprise, il faut d’abord activer la créativité de tous les acteurs». Pour initier le changement, pas de discours manichéen mais une approche pédagogique et ludique. « Notre méthode est collaborative et fondée sur le jeu. Nous avons développé un outil, le circulab qui permet de faire émerger les idées, sensibiliser nos clients à l’éco-conception et créer des business models circulaires ».

Afin d’éveiller les consciences, WIITHAA dispose d’une autre ressource, d’un autre levier : le biomimétisme, ou l’art de s’inspirer de la nature, de ses formes, de ses matières et de son fonctionnement pour concevoir des produits ou des systèmes innovants. Depuis longtemps, architectes, designers, industriels apprennent de la nature en s’inspirant d’elle, et les exemples sont nombreux. Les feuilles de lotus ont la particularité de ne pas retenir l’eau, elles ont inspiré les industriels dans la fabrication de tissus imperméables. La carapace de certains scarabées a servi de modèle à la création de récupérateur d’eau dans l’air. Même l’impression 3D (qui est en train de révolutionner notre manière de produire) n’est finalement qu’une reproduction de ce que la nature a toujours su faire (chaque cellule, qui composent un végétal, est en effet autant d’usine à impression 3D).

La boucle est bouclée
Le biomimétisme n’est pas seulement s’inspirer des formes ou des matières, c’est aussi prendre en compte toutes les relations de l’écosystème. « Pour faire comprendre que les déchets sont des ressources, quoi de mieux que de s’inspirer de la nature ». Le biomimétisme des écosystèmes, c’est précisément ce qui intéresse Nicolas Buttin. « Dans la Nature, il n’y a pas de déchet, tout est nourriture pour un autre organisme, dans cet écosystème stable, les choses fonctionnent de manière circulaire», à l’image de la feuille de l’arbre, qui une fois tombée au sol, devient nourriture pour les décomposteurs  qui contribuent à sa dégradation avant de la restituer sous forme minérale et lui permettre de redevenir une source d’alimentation pour l’arbre. La boucle est bouclée.

WIITHAA fait du biomimétisme une méthodologie, une sorte de clef d’entrée pour permettre à ses clients de comprendre comment les interactions qui se jouent dans l’écosystème naturel peuvent devenir des sources d’inspiration pour repenser le modèle économique.

Mais cette nature, qui selon Aristote « ne fait rien en vain, ni de superflu », représente bien plus qu’une simple méthode pour Nicolas Buttin, elle est son modèle. « La nature sera notre salut » répète le designer, « elle est une des conditions de la refondation vers un modèle plus pérenne ». Mais attention, prévient-il, s’inspirer de la nature « ce n’est pas la manipuler ». Il ne s’agit pas de la reproduire en transgressant ses principes. « L’étique est essentielle si nous ne voulons pas aboutir à des erreurs qui pourraient nous couter très cher », conclut Nicolas Buttin. Apprendre à penser comme la nature, donc, mais ne pas penser à sa place.

À lire :
Activer l’économie circulaire. Comment réconcilier l’économie et la nature. de Nicolas Buttin et Brieuc Saffré aux éditions EYROLLES

There is one comment

  1. Armand STROH

    « Penser comme la nature », certes, sauf que la « nature », précisément ne « pense » pas, ne se donne pas de représentation consciente de ses propres processus, et n’ a précisément pas besoin d’une telle représentation pour assurer les régulations fondamentales des écosystèmes préhumains. ( A moins d’imaginer la nature comme résultat d’une fabrication par un « intelligent design » … ce qu’ à titre personnel je ne présuppose absolument pas pour comprendre la « nature » !) .
    Certes, l’ organisation biologique et même biochimique dans une soupe « prébiotique » utilise déjà de façon extrêmement dense des interactions « informationnelles » partiellement déconnectées de la dynamique énergétique physico – chimique des réseaux métaboliques ( « reconnaissances » moléculaires catalyseurs substrats, etc, replication , traduction et régulations des macromolécules « informationnelles », mais aussi régulation des boucles des écosystèmes intérieurs ou extérieurs aux organismes, etc. Mais tout ceci n’est pas encore de la « pensée », ni au sens proprement humain, ni même au sens des traitements « conscients » effectués par les cerveaux développés d’un certain nombre d’ espèces animales.

    D’autre part, le fonctionnement auto-organisateur des écosystèmes ou des organismes biologiques « naturels » n’ est évidemment pas simplement « circulaire » :
    Si en effet un minimum de « circularité » est indispensable précisément à la survie, il faut aussi que ces « boucles » auto-organisées soient en permanence en mesure d’ explorer de façon nouvelle leur environnement en perpétuelle transformation.
    L’image simplement « circulaire » ( en particulier en faisant appel à une conception antique de la nature ou du « cosmos » ) est beaucoup trop « fixiste », et fait comme si l’ essentiel de la réalité organisée actuelle n’ était pas aussi le fruit d’une très longue évolution, dans un jeu darwinien de « mutation / sélection », dont l’ aspect hautement organisé résultant peut faire oublier la dynamique exploratoire « aveugle » qui la sous-tend , et le « gaspillage » monstre des processus partiels qu’une telle dynamique « naturelle » suppose ( Combien d’essais et de variantes de toutes sortes, éliminées et redigérées , pour quelques formes qui survivent un peu plus durablement ? ).
    Il est aujourd’hui particulièrement intéressant de comprendre ( par notre pensée rationnelle consciente qui a été produite par ces dynamiques comme un moyen rétroactif de faire partiellement l’ économie de tels gaspillages … ) comment en effet dans la « nature » se régénère et se déplace en permanence le conflit entre l’ impératif de la conservation « circulaire » de l’ organisation ( sous peine de disparition à court terme ) et l’ impératif de production de variantes permettant d’ explorer des voies nouvelles d’ évolution adaptative potentielle ( sous peine de disparition probable à long terme ) . Mais précisément, la régulation globale entre ces deux impératifs de toute organisation vivante … n’ est jamais donnée d’avance, même si elle n’ a d’autre solution en effet que de s’appuyer sur la reproduction dans la diversité des variantes, de « solutions partielles » éprouvées par l’ expérience du passé. Une telle compréhension par notre « pensée consciente » , peut en effet permettre de nouveaux étages de régulation de la complexité, diversement « intriqués » avec ceux qui nous ont produits.
    Les phénomènes évolutifs dynamiques à toutes les échelles n’ attendent pas notre accord conscient pour s’ auto-organiser …,
    mais certains peuvent devenir de plus en plus sensibles aux bifurcations conscientes, individuelles ou collectives de nos « modèles mentaux » qui arrivent à en « simuler » progressivement certaines caractéristiques .

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