Apprenons à Cultiver le Collectif

Des villes ?
Le saviez-vous ? Des différentes formes de transformation des terres dans le monde, l’urbanisation est sans doute la plus profonde, la plus complexe et celle qui domine depuis le milieu du 20ème siècle. Depuis plus de cinquante ans, les villes ont augmenté leur surface de façon exponentielle et en 2050, les projections les plus audacieuses prévoient que les populations humaines y seront pratiquement toutes confinées. A l’heure où l’urbanisation se fait galopante dans des villes déjà très denses et imperméabilisées, le changement climatique vient s’ajouter au tableau noir des menaces urbaines.

Des hommes ?
Les besoins de changement, souvent exprimés par les habitants des villes, et le nécessaire retour vers des modes urbains viables, sont des objectifs de courts termes prioritaires. Pourtant, les solutions dictées par les orientations politiques, économiques ou sociales ne semblent pas prendre la mesure des défis profonds qu’impliquent ces changements de paradigmes tant attendus. Paradoxalement, les villes de demain sont imaginées technologiques et numériques dans un cadre qui semble très déshumanisé. Ne peut-on pas trouver d’autres alternatives, ou chemins futurs, où la durabilité s’armerait enfin de son pilier écologique?

Des espèces ?
Dans la construction urbaine, la nature, quand elle n’est pas oubliée en fin de projets, apparaît sous forme de blocs (un parc, un jardin ou une mare que je place ou déplace à l’envie) façonnables à volonté, surtout bien maitrisés, agencés en fonction de choix humains et paradoxalement, pratiquement sans vie. En premier lieu, cette nature urbaine remplit son rôle en optimisant rapidement les fameux services écosystémiques utiles à la ville comme la régulation des microclimats, la gestion des eaux pluviales, le bien-être humain ou la qualité de l’air…et bien d’autres. Certes.

What if ?
Mais après ? Souvent non adaptés aux contextes dans lesquels ils sont disposés, car aucune réflexion sur le what if en amont n’est posé, il faudra renouveler ces blocs, les substituer à d’autres de même format. Encore et encore. Cela donne à la fois l’impression que cette nature n’est pas efficiente (je dois sans cesse la remplacer pour avoir un résultat toujours à l’optimum) mais aussi, du fait du renouvellement récurent, qu’elle coûte cher à nos sociétés. Très chère, trop chère. Elle est donc terriblement discréditée et mise de côté par les aménageurs car d’autres solutions plus rapides existent, surtout imaginées et envisagées comme plus durables (on ne va pas les remplacer trop souvent) et porteuses de progrès (prouesses techniques). Ainsi, l’avenir technique devient la seule pièce maitresse dans la construction même des villes et est interprétée comme seule potentiellement fiable, maîtrisable, durable et optimisante.

Hélas, de nombreuses études montrent combien ces villes stériles et minérales ne sont pas viables à long terme. Le bien-être humain est profondément meurtri physiologiquement et mentalement.

Comment en sortir ? La biodiversité, par tout ce qu’elle représente, ne peut-elle pas nous y aider ? Oui elle le peut. Elle est même incontournable dans cette perspective et reste essentielle pour notre devenir. Pour cela, il faut complètement repenser sa place en ville.

Qu’ont donc raté les aménageurs sur ce point ? Probablement l’idée maîtresse que les écosystèmes fonctionnent via un ensemble de processus nécessaires à leur maintien, à leur évolution et survie, et que les systèmes vivants sont auto-organisés et autonomes. Ils savent faire et n’ont pas besoin de nous pour le faire. Dès lors que cela est posé, on change de perspectives.

Comment aménager la ville pour obtenir des systèmes écologiques durables et fonctionnels ? Des concepts clefs doivent être évoqués notamment une réflexion centrée sur les processus écologiques, sur des propositions d’habitats diversifiés (parcs, forêts, alignements d’arbres, jardins…), sur une réelle intégration de vraies toitures végétalisées, sur l’existence de nombreux espaces de renaturation pour permettre aux espèces vivantes de circuler et de se reproduire, une réflexion à l’échelle du paysage pour des connections bien pensées….et effectives.

Il faut probablement repartir de la base…

Des acteurs ?
Et si les acteurs/citoyens étaient eux-mêmes ces forces d’actions? Un changement de paradigme est à opérer. Le lien de dépendance à la nature est à revisiter de façon profonde et sincère. Pour y parvenir, il faut du temps nécessaire aux processus en marche. Il faut accepter ce temps et l’apprivoiser, chacun à son niveau, à sa mesure. Au fond, il faut juste donner du temps au temps.

Renouer le lien à la nature
La première étape de ce processus est de comprendre (ou revisiter) nos liens de dépendance à la nature. Cela passe par la pratique de chacun. Un contact en direct. Un vrai : toucher, sentir, planter, cueillir, …revisiter ainsi tous nos sens et redécouvrir les sensations primaires qui nous habitent. Quel parfum ! Quelle douceur ! Quel goût intense ! Quel enivrement ! Refaisons surgir les maîtres mots de nos sensations les plus enfouies en nous, les plus profondes.

Les villes ont terriblement coupé ce lien au vivant que nous avions en nous. Les espaces verts communs en ville (jardins partagés par exemple pour le développement d’une agriculture urbaine pour ne citer qu’elle) peuvent déjà être ces lieux où les habitants apprennent les fonctions de la nature en agissant activement sur leur gestion (jardiner par exemple). Il s’agit ici, de cultiver les effets positifs de nos interventions en direct et avoir aussi conscience que cet apprentissage demande à se vivre de façon quotidienne.

Renouer le lien social
La deuxième étape est celle qui permet de réapprendre à renouer le lien social tout en cultivant dans un collectif. Bendt (2010) pour les jardins de Berlin nous raconte : « Les personnes interagissent comme ils jardinent et l’engagement mutuel est ce qui crée cette communauté de pratiques quelques soient les origines de chacun ». Partager, échanger, discuter, … à volonté.

Cultivons le collectif !
La troisième étape du processus est celui de la co-construction d’orientations, d’aménagements, l’aide à la proposition voire à la décision par le travail d’un collectif à créer. La connaissance partagée vise la construction de représentations du monde qui expriment de façon organisée l’expérience qu’ont les individus de ce monde. Il s’agit de mettre ensemble des hypothèses plausibles. Apprendre, c’est relier. L’auto-organisation des acteurs passe par les échanges d’informations, les partages d’objectifs communs, la création d’un niveau élevé de redondance à l’intérieur du collectif. Plusieurs parties-prenantes autour de la table, représentant une réelle diversité culturelle, partagent une valeur commune, celle de la biodiversité. Quelles trajectoires possibles pour y arriver ? Il s’agit là d’opérer un travail prospectif commun en créant ensemble plusieurs scénarios futurs possibles. Se projeter ensuite pour se représenter tous les espaces possibles, ceux voulus, ceux détestés. Des histoires imaginées et construites en commun qui permettent un apprentissage plus grand, une réelle capacité adaptative et une interchangeabilité des compétences de chacun qui sont mises en partage. Ces collectifs peuvent être de réels leviers pour une revisite complète des aménagements urbains.

La résilience cognitive
La quatrième étape, la dernière, est celle de la vision sur le long terme ou le renforcement de la résilience cognitive. La résilience cognitive est définit par Colding (2013) comme « le processus mental lié à la perception, à la mémoire ou au raisonnement que les personnes acquièrent parce qu’ils interagissent fréquemment avec les écosystèmes et parce qu’ils partagent des expériences avec d’autres, des visions du monde ou des valeurs communes. » Elle implique l’apprentissage social et la mémoire des connaissances écologiques permettant d’éviter l’oubli de cette expérience acquise dans les paysages urbains. Elle est donc l’ultime étape du processus ainsi dicté, celle qui va permettre de perpétuer l’action. Elle est le fil rouge de la continuité, la nôtre, celle dont nous aurons besoin pour continuer nos actions demain.

Savoir basculer du bon côté
Les défis d’aujourd’hui pour construire les villes de demain sont possibles. Il s’agit juste de mettre en commun des idées, la nature et des hommes. Il est clair que la diversité biologique joue un rôle essentiel dans le renforcement de la résilience des écosystèmes pour aller vers de vraies villes fonctionnelles. Il est également clair que la diversité culturelle joue aussi dans le renforcement de la résilience des systèmes urbains. Le défi aujourd’hui est de rendre les villes socialement intégratrices, de réinventer des formes d’interrelations qui reconnaissent que la diversité est fondamentale, et qui permettent sa mise en œuvre effective et son suivi sur le long terme dans un cadre défini par le groupe lui-même.

C’est donc un dessein commun à produire, un basculement nécessaire et surtout un des défis majeurs à instruire très vite pour les villes de demain.

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