Après l’humain, 3 questions à François Taddei

On assiste depuis peu à une forte montée en puissance du thème du « post humain » dans le débat public. L’imaginaire collectif semble prendre conscience que « quelque chose change » de manière radicale avec le développement de plus en plus rapide des technologies et leur utilisation par l’homme. Que vous inspire ce débat ?

Je pense qu’il faut revenir aux temps les plus anciens pour se projeter dans l’avenir. Par exemple Aristote disait qu’il y a trois formes de connaissances : épistémè (la science),  technè (la technique) et phronesis (l’éthique de l’action). Par rapport à ces avenirs possibles, la question est fondamentalement éthique. Que veut-on pour nous, collectivement, pour nos enfants et pour la planète ? La technologie en effet permettra de faire toujours plus de choses, mais la question qui se pose est de savoir ce qu’on choisit de faire ou pas. Cette réflexion autour de l’éthique de l’action est donc fondamentale. La société de la connaissance par exemple, est-elle une société anonyme de la connaissance où les multinationales possèdent le contrôle de l’accès à la connaissance ou une société civile de la connaissance ou chacun est un invité à être acteur de cette société ? La technologie peut renvoyer au meilleur comme au pire. Dans Pourquoi j’ai mangé mon père [1] de Roy Lewis, la première technologie – qui a été le feu – est décrite à la fois comme utile ou destructrice. Toute technologie pose des questions éthiques. Aujourd’hui, ces technologies sont de plus en plus puissantes, il est donc nécessaire de s’interroger sur ce que nous voulons en faire à titre individuel et collectif. Puisque l’éthique, c’est le rapport entre l’individuel et le collectif, entre le court terme et le long terme, mais aussi entre les impacts locaux et globaux de décisions. La plupart des civilisations ont pensé les aspects positifs et négatifs de la technologie et ont trouvé des réponses différentes. Mais l’important reste quand même de savoir penser par soi-même.

Est-ce qu’on cherche à corriger des défauts, des pathologies, des handicaps, ou est ce qu’on cherche à toujours augmenter l’homme, et si oui, pourquoi ? Est-ce qu’on cherche à augmenter la créativité, notre capacité à l’empathie, à l’échange ou est-ce qu’on cherche à augmenter notre capacité à réaliser des exploits transcendant la nature même de l’homme ?

Aux Etats-Unis, l’échiquier politique est régi par des recherches de rupture, le mythe du super-soldat, de l’homme immortel. Ils sont dans cette quête perpétuelle de la nouvelle frontière, dans un premier temps celle de la conquête de l’Ouest, puis de l’espace, et aujourd’hui d’Internet, et demain de la transformation de l’homme. Pensant que la technologie peut être la solution à tous les problèmes, ils sont sans doute moins conscients de leurs effets néfastes. J’ai l’impression qu’en Europe et particulièrement en France on aborde avec plus de prudence ce qui concerne « le vivant ». Plus qu’à améliorer l’homme, on cherche à sauvegarder sa part d’humanité.

Croyez vous, comme le prophétisent un certain nombre de scientifiques, que l’homme est en train de créer une machine « qui bientôt sera fière de lui » ?

On peut dire à propos des machines ce qu’affirmait Ésope à propos de la langue : « elles peuvent être, selon l’usage qu’on en fait, la meilleure et la pire des choses. ». La développement de ce qui est artificiel, irréel et extérieur, ne doit pas se faire au prix de ce qui est naturel, réel et qui est propre à l’homme. En ce qui concerne le système éducatif, des études comparatives dans plusieurs pays ont montré que les élèves qui ont accès aux nouvelles technologies réussissaient mieux que les autres… lorsque ceux-ci avaient plus de livres à disposition ! Des enfants sont capables de résoudre des problèmes scientifiques très avancés. Au lieu d’interdire le téléphone portable en classe, on devrait au contraire leur dire : allumez-le, car il s’agit d’un outil extrêmement puissant mais qu’il faut apprendre à maîtriser!

L’intelligence artificielle et la robotique sont en passe de libérer l’humanité de très nombreuses tâches, à grande échelle. Cette émancipation n’est-elle pas l’opportunité de repenser la place de l’homme au sein de la biosphère ?

Il est évident que les ordinateurs, les robots et l’informatique peuvent être d’une grande aide pour enrichir certaines fonctions. En revanche, nous sommes encore loin d’avoir une technologie capable d’intégrer l’ensemble des fonctions humaines. Ce serait une erreur de penser qu’en comprenant une composante d’un système, on est nécessairement capable de comprendre un système plus complexe. Nous connaissons l’ensemble des gènes portés par l’espèce humaine, mais nous ne savons pas comment ces gènes interagissent. Idem pour le cerveau humain. À l’heure actuelle, nous ne pouvons pas anticiper le comportement d’une simple bactérie et il n’est pas suffisant d’augmenter la puissance de calcul pour reproduire celui d’un être humain. Une cellule n’est pas un ordinateur et vice versa. C’est une vision simpliste du monde. Repenser la place de l’homme dans la biosphère ne peut se résoudre aux progrès des sciences et des technologies.


François Taddei
Ingénieur devenu généticien, François Taddei dirige une équipe Inserm qui travaille sur la biologie des systèmes. Spécialiste reconnu de l’évolution, il milite pour des approches interdisciplinaires tant dans la recherche que dans l’éducation. François Taddei a créé le CRI (Centre de Recherches Interdisciplinaires) à Paris, offrant une licence, un master et une école doctorale (Frontières du Vivant). Membre du Haut Conseil de l’Education, il est à la tête du nouvel Institut pour l’apprentissage par la recherche.

Participant à différents groupes de travail sur l’avenir de la recherche et de l’enseignement supérieur, François Taddei a contribué à « France 2025 ». Dans un rapport sur l’éducation remis à l’OCDE, il préconise l’adaptation, la réflexion « ensemble », et l’utilisation maximale de tous les savoirs disponibles, notamment ceux mobilisant les nouvelles technologies. Il suggère que la France s’inspire de la « culture du questionnement » chère à Socrate, de la culture de l’open  source dans l’éducation, la recherche et la technologie et propose la création de lieux associant enseignements innovants et recherche et d’outils numériques permettant le partage de l’expérience entre innovateurs.

Propos recueillis par Nils Aziosmanoff

[1] LEWIS Roy, Pourquoi j’ai mangé mon père, Actes Sud, 2004.