L’autodafé des chimères

«  – Ils ne peuvent pas me détruire, je suis une œuvre d’art inestimable. C’est un sacrilège. »

Ils étaient trois chimères enfermées dans la cage dorée de l’autodafé autour de laquelle tournoyaient les mini-drones de la presse.

Med-Us-A était effectivement une œuvre d’art de très grande valeur. Une gorgone artificielle générée par génie génétique, une chimère humanoïde dont l’ADN était un savant mélange de gènes humains, de gènes animaux et de gènes artificiels.

Le nuage menaçant rouge incandescent du Dragon Fahrenheit allait bientôt les envelopper pour les consumer vivants. Dragon Fahrenheit était le nom donné par le scénographe au spectaculaire essaim de nanorobots incinérateurs piloté par le public qui assistait à la retransmission en réseau.

« – Ils ne peuvent pas me détruire, je suis une œuvre d’art inestimable. C’est un sacrilège. »

Fritzy, enfermé dans la cage avec les deux autres condamnés, écoutait Med-Us-A égrener inlassablement la même litanie depuis des heures. La grande chimère luxueuse restait incroyablement belle malgré les horribles sévices que les bio-intégristes avaient fait subir à son corps génétiquement transformé. Même affaiblie par les privations et les tortures subies dans le camp de concentration pour “monstres chimériques”, le long pelage de Med-Us-A émettait toujours ses merveilleux chatoiements lumineux. Les extrémités de chacun des longs poils de son pelage doré scintillaient, créant des iridescences orangées qui ruisselaient le long de son corps en tourbillons hypnotiques. Med-Us-A était une œuvre d’art génétique de luxe de style néo-kitch et dont la procréation par ectogenèse, par un des plus célèbre maker-artiste de la planète, avait coûté une fortune à son commanditaire, le groupe Cannel, au contraire de Fritzy, qui lui avait été conçu et modifié génétiquement de façon artisanale par sa mère qui gagnait péniblement sa vie dans le design d’avatars. Elle consacrait tout son temps libre au DIY1 du bio-Hacking, ce qui lui avait permis de développer, comme beaucoup d’amateurs, les compétences en génie génétique nécessaires à la création de chimères.
La mère de Fritzy avait équipé son enfant augmenté du même type de fourrure intelligente en beaucoup moins fournie que celle de Med-Us-A. Seuls les poils des oreilles, de la queue et de l’échine dorsale de Fritzy étaient équipés de ces antennes bio-luminescentes qui permettent de générer et piloter les très jolis flux de particules virtuelles. Une vague de tristesse le submergea à l’évocation de sa mère et de la souffrance qu’elle devait ressentir à cet instant. Il espéra que jamais elle ne verrait les captations de son supplice. Fritzy savait qu’elle ne s’en remettrait jamais et se sentait paradoxalement coupable car, à la différence de certaines chimères, il avait toujours été fier et heureux de son apparence de furry2 .

Arrêtés lors des purges “anti monstres”, quelques jours après le putsch des intégristes de la loi naturelle, Fritzy, Med-Us-A et une troisième prisonnière attendaient leur exécution qui allait avoir lieu en présence des nouveaux maîtres d’Extropia.
Un appel d’offre avait été lancé pour sélectionner celui qui mettrait au point le supplice le plus créatif et spectaculaire. Un jeune maker-scénographe imaginatif avait remporté le marché en proposant de les brûler à l’aide d’un nuage incandescent d’essaims nano-robotisés pilotés collectivement par les spectateurs.

En pensant à la souffrance morale que sa mère subissait déjà depuis son arrestation, Fritzy, eut pitié de la grande gorgone artificielle désemparée qui n’avait sans doute même pas de parents biologiques. Il enlaça les épaules de Med-Us-A d’un geste protecteur apaisant, en se disant que dans ce contexte, c’était peut-être mieux d’être un objet industriel que personne ne regretterait vraiment. Cessant sa litanie obsédante, Med-Us-A se mit à pleurer appuyée contre son bras.

« – J’adore ton pelage. »  Lui chuchota-t-il en lissant doucement la fourrure dorée et soyeuse de la chimère.
La troisième captive s’approcha d’eux et les enlaça.
Les chatoiements orangés du pelage de la gorgone artificielle révélèrent le visage d’une grande femme androgyne à la chevelure rousse. Fritzy identifia l’archétype morphologique des avatars de femmes guerrières, des nøøentités très appréciées par beaucoup de transgenres augmentés masculins lorsqu’ils changeaient de corps biologique.
Les drones VR s’étaient aussitôt approchés pour mieux capter et retransmettre en immersif temps réel ce moment émouvant et merveilleusement tragique qui fit exploser l’audimat.
La grande guerrière rousse resserra son étreinte mettant en contact leurs trois crânes. Une voix sourde a peine audible résonna dans la tête de Fritzy. Une voix qui semblait passer par la résonance de leurs boîtes crâniennes et que ne pouvaient pas capter les drones.

« –  Je m’appelle Leslie. Faites-moi confiance, et tout se passera bien. Je vais vous embrasser et vous mordre les lèvres jusqu’au sang, ce qui me permettra de vous injecter la poudre d’or des Récifs auto-replicante que j’ai dans mes veines. »

Toujours hébétée, Med-Us-A ouvrit ses immenses yeux ruisselants de larmes.
Fritzy approuva d’un léger hochement de tête.
Comme une nuée de rapaces se battant pour une charogne, les drones s’agglutinèrent contre les fines mailles de la cage, tentant de ne perdre aucune image des trois suppliciés enlacés s’embrassant jusqu’au sang, pendant que les hauts dignitaires de la junte bio-réactionnaire finissaient de prendre place dans les gradins pour assister à leur supplice.

Les spectateurs qui avaient leurs implants AR toujours activés découvraient dans leur vision augmentée un spectacle inattendu : les longs poils bio-luminescents de Med-Us-A et ceux de l’échine dorsale et de la queue de Fritzy s’étaient redressés et, dans le plan immatériel de la réalité mixte, généraient un flux intense et éblouissant de particules virtuelles qui déroulaient de longue volutes hors de la cage, enveloppant progressivement l’essaim rougeoyant des nanorobots ignescents de Dragon Fahrenheit.

En tenue volontairement sobre à l’image des moines templiers du moyen-âge, accompagné de l’innombrable domesticité robotique du palais dont les postures serviles avaient été renforcées afin d’affirmer ostensiblement la suprématie du biologique sur l’artificiel, le commandeur pris place à côté du jeune scénographe intimidé. D’un geste presque anodin, se voulant insultant de mépris et d’indifférence, le commandeur ordonna le début de l’autodafé.
Le nuage de nano-particules incandescentes de Dragon Fahrenheit piloté par le public de télé-bourreaux tournoya en se rapprochant de la cage, consumant au passage quelques drones attardés qui tombèrent aussitôt en flammes.

Les trois condamnés se tenaient maintenant debout face à la tornade ignescente prête à les consumer. Fritzy pouvait sentir la brûlure intense de Dragon Fahrenheit sur sa fourrure et ses longs poils faciaux de furry  frémirent en se rétractant.
Rien ne semblait devoir les sauver. Il lécha le sang qui coulait de la morsure de ses lèvres, en pensant que peut-être Leslie n’avait fait cela que pour leur insuffler un peu d’espoir et d’endorphine pour mettre fin à la terreur de Med-Us-A qui, debout, tournait maintenant sur elle-même d’un pas de danse gracieux totalement incongru dans ce contexte. Ses très longs poils ondoyants dressés par la force centrifuge la faisait maintenant ressembler à une version lumineuse des Kumpos, ces avatars rédempteurs issus de la mythologie des Diolas de Casamance au Sénégal, et qui sont incarnés par des danseurs tournoyants, recouverts de longs brins de raphia.

Fritzy avait un goût de sang dans la bouche et sa lèvre déchirée par les incisives de Leslie le faisait terriblement souffrir. Le dragon de feu se rapprochait, la chaleur devenait intolérable, et aucun signe salvateur n’était perceptible.
Il observa Leslie qui se tenait immobile, les yeux mi fermés.
L’extrême longévité renforçait les tropismes cyniques et pervers.
Fritzy avait bien senti que Leslie avait pris du plaisir à leurs mordre les lèvres au sang. Elle avait en elle cette perversité charnelle morbide propre aux H+.
Fritzy avait identifié dans Leslie une H+2 : la toute première génération de transhumains nés au vingt et unième siècle et qui maintenant étaient deux fois centenaires. Les Hashys, comme on les appelait, ne pensaient pas comme les autres, et Fritzy, comme tous les NewB d’à peine 20 ans ne les appréciait pas.
Un violent conflit de génération opposait les NewB et les Hashys, un conflit qui était une nouvelle forme de guerre des classes entre jeunes précaires et vieux nantis. Outre le fait que les Hashys de première génération s’étaient accaparés au fil du temps la plupart des postes clefs de la société, les NewB ne supportaient pas leurs postures suffisantes de gourous. Grâce aux traitements de longévité, les H+2 avaient conservé l’agilité et la rapidité de penser des jeunes générations, tout en ayant acquis avec le temps une maîtrise des outils sociaux et techniques que les NewB et les H+ ne pouvaient concurrencer. Avec l’extrême longévité, les rapports sociaux s’étaient inversés au profit d’une oligarchie de multicentenaires qui bénéficiait d’une agilité d’esprit augmentée artificiellement et de décennies d’investissements économiques, de maîtrise technique, politique et culturelle qui ne laissaient plus aucune chance aux nouvelles générations de les concurrencer.
Les guerres de classes opposaient maintenant, non seulement les possédants aux travailleurs, mais les plus anciens aux plus jeunes.
Fritzy en était maintenant convaincu. Leslie les avaient manipulés. Elle s’était juste servie d’eux pour assouvir ses tropismes morbides et pervers d’H+ vieille de deux siècles. Elle était peut-être même de mèche avec leurs bourreaux.
Le Dragon tardait à les dévorer.
Fritzy, qui ne pouvait pas voir ce qu’il se passait sur le plan immatériel de la réalité mixte à cause de ses implants oculaires désactivés par ses geôliers, se prépara à mourir, espérant que son agonie soit brève…

Seulement perceptible via le cyberespace, leurs pelages modifiés par la poudre d’or des Récifs généraient un flot continu et dense de particules virtuelles qui enveloppaient progressivement Dragon Fahrenheit. Étrangement, les nuées dorées immatérielles semblaient contenir la myriade de nanobots incendiaires du dragon de feu. À la grande surprise du public connecté, le cyberespace interférait avec l’espace physique réel.
Le commandeur se pencha vers le scénographe paniqué, qui communiquait par liaison neurale avec son équipe.

« – Que se passe-t-il ?
– Euh, nous ne savons pas commandeur. Il semblerait qu’il y ait une interférence et que les essaims incendiaires de nanorobots aient été piratés. »
Le commandeur se retourna vers les autres dignitaires
« – Je le savais, bande d’imbéciles de NewB attardés, un bon vieux bûcher à l’ancienne aurait largement suffit plutôt que ces machines ridicules, mais vous n’avez pas pu vous empêcher d’être créatifs, hein ! »
Le commandeur se dressa  et hurla.
« – Qu’on en finisse, exécutez les au lance-flamme… tout de suite ! »
Les putschistes, arme au poing, se précipitèrent vers la cage mais le nuage ignescent qui entourait maintenant les suppliciés d’une hémisphère protectrice se dilata brutalement, transformant les miliciens en torches vivantes. Terrorisé, le public se rua vers les sorties.
Tout se termina en quelques secondes. Dragon Fahrenheit, désormais contrôlé par le nuage de particules virtuelles générées dans le cyberespace par le pelage des deux chimères,  déroula une longue langue de feu circulaire qui consuma sur place tous les drones, le commandeur, sa suite, le public, la domesticité robotique et le scénographe.

« – C’est ainsi que grâce au réseau de résistance des Hackers/Makers, qui m’a ouvert les portes conduisant vers les Récifs, j’ai mis fin à la première et je l’espère, dernière dictature bio-réactionnaire. »

Leslie observait en souriant l’auditoire d’avatars holographiques qui lui faisait face.
Après le massacre, ils s’étaient tous les trois réfugiés au sommet du palais dans les grands jardins suspendus, fuyant le spectacle surréaliste de la domesticité robotique dont les peaux brûlées tombaient en lambeaux, nettoyant méticuleusement la grande salle de réception des cadavres noircis jonchant le sol. Cette scène morbide, digne du Triomphe de la Mort du peintre Bruegel le Jeune, évoquait aussi les niveaux d’un FPS3 antique appelé Doom.
A l’abri dans la sérénité des jardins, Leslie avait organisé une conférence de presse dématérialisée avec le réseau clandestin, des Hackers/Makers rebelles aux putschistes.
Elle s’affala dans les coussins en déployant ses longues jambes, savourant au passage les regards furtifs de certains Avi4  vers son entrejambe. Bien que vieille de deux siècles, la sensualité sexuelle lui plaisait toujours autant. Fritzy l’interpella.

«  – Ok, mais je n’ai toujours pas compris comment ta “poudre d’or des Récifs” nous a permis de faire en sorte que les particules virtuelles générées dans l’espace numérique de la réalité augmentée puissent contrôler les essaims de nanorobots du Dragon Fahrenheit, qui eux existent dans le monde physique. »

Vautrée dans les coussins du fauteuil volant magnétique, Leslie laissa son regard dériver derrière les grandes baies verticales, vers les immenses fuller dômes des permacultures qui glissaient lentement sur le fond bleu outremer foncé du crépuscule. Leurs infrastructures étaient éclairées de rouge intense par le soleil couchant devenu invisible sous l’horizon, et les facettes des dômes scintillaient d’éclats orangés comme des diamants sertis dans des bijoux géants. Dragon Fahrenheit, devenu autonome, dessinait des signes de feu ésotériques dans les nuages. Sur la terrasse, la danse de Med-Us-A générait de longues arabesques de particules luminescentes qui semblaient vouloir rejoindre les flammes du dragon dans les cieux. La grande gorgone ne quittait plus Fritzy des yeux qui lui rendait la pareille. Une idylle s’était nouée entre les deux chimères.
Leslie ne put s’empêcher de marmonner :

«  – Elle est vraiment trop kitch cette chimère de luxe. »
Leslie n’appréciait pas la joliesse ostentatoire et conventionnelle du luxe génétique. L’authenticité de Fritzy, avec son côté bricolé DIY l’excitait beaucoup plus. La mère du jeune furry était une véritable artiste du biohacking.

Après un instant de réflexion, grâce à son implant neural qu’elle venait de se faire réinstaller par un robot domestique, elle désactiva l’assemblée d’avatars rejetant les hackers/makers aux limbes du cyberespace et revint à une conversation plus intime avec Fritzy.

« –  Je ne sais pas ce qu’est la poudre dorée des récifs Fritzy. Ce sont les NøøManciens des Récifs qui me l’ont donnée lorsque je suis allé leur demander de l’aide. Je pense qu’elle fonctionne comme les Récifs eux-mêmes, qui sont une anomalie qui se maintient en équilibre entre la noosphère et la biosphère. C’est de la magie du chaos, ou une aberration quantique, comme tu veux. Lorsque je l’ai injectée dans ton sang et celui de Med-Us-A par mon baiser sanglant, pendant quelques instants nous nous sommes retrouvés dans un espace à la fois matériel et immatériel… où ce qui est de nature informationnelle peut interférer directement avec ce qui est de nature matérielle. Ce qui a eut pour conséquence de permettre à des événements qui se déroulaient dans l’immatérialité des espaces virtuels numériques, d’influer sur des événements du monde physique. Cela avec d’autant plus d’efficacité qu’il y avait, via la réalité mixte immersive, une superposition métaphorique quasi parfaite entre l’immatériel et le matériel, entre le physique et le numérique.
– Euh… et tu crois que je vais gober ton conte de fée d’H+2 perverse, là ? »
s’exclama Fritzy sans la regarder, se yeux toujours braqué sur la danse hypnotique de Med-Us-A dehors.
Leslie se leva, et marcha vers lui en faisant claquer ses talons et en roulant exagérément des hanches.

« – Non chéri…  Mais c’est tout ce que tu auras comme explications. »

Se jetant sur Fritzy à peine rétif, elle plongea ses mains dans la fourrure de son torse générant ainsi des nuées de particules bleues. Son avidité sexuelle avait été décuplée par les événements. Dehors, Med-Us-A tournoyait de plus en plus vite. Tel un Kumpos devenu fou, elle générait une spirale de particules lumineuses qui, s’enroulant autour de Dragon Fahrenheit dans une étreinte de feu et de lumière, illuminait les plus hautes tours d’Extropia.

Yann Minh

  1. DIY : Do It Yourself (à fabriquer soi-même). []
  2. Furry : être hybride à fourrure, mi-humain et mi-félin. []
  3. FPS : First Person Shooter, ancien nom pour désigner les jeux vidéo à la première personne. []
  4. Avi : abréviation qui désigne les avatars numériques dans les mondes persistants. []

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