Avant le déluge

Pris entre l’imaginaire, la science et la religion, le sens résiste aux orientations que lui propose notre société occidentale. Comment faire sens et comment dire le sens de notre compréhension et de notre perception de la société ?

Before The Flood, film co-produit par Leonardo Di Capricio diffusé libre de droit par National Géographic du 30 octobre au 6 novembre 2016, m’a incitée à proposer une réflexion autour des registres de la croyance et de leurs modalités d’expression. Le croire ne s’inscrit pas uniquement dans le domaine du religieux, même si spontanément cela nous renvoie à des images religieuses. Le Croire permet de donner sens à nos actions, pensées et imaginaires, et si nous reprenons les idées avancées par Gérald Bronner « notre rapport au monde peut se faire selon deux modalités : la connaissance et la croyance »1, les premières relevant de réalités objectives et les secondes de réalités subjectives.
Il m’a semblé significatif qu’un acteur hollywoodien, messager de la paix au service du climat à l’ONU s’inspire de l’image biblique du déluge pour aborder l’évolution actuelle de notre planète.
Guidés par la voix de Léonardo di Caprio se remémorant ses souvenirs d’enfance, nous revisitons le triptyque de Jeronimo Bosch Le Jardin des Délices, représentation de la création du monde, de la vie sur terre et de l’enfer. Nous sommes conviés à prendre conscience des infinis pouvoirs de destruction de l’homme par l’homme.
Étonnement ou évidence ? Relancer le débat sur l’évolution écologique de notre planète en nous invitant à redécouvrir ces liens visionnaires entre les hommes, les animaux et la nature peints à la fin du XVe siècle, tout en intitulant ce documentaire Avant le déluge, questionne nos liens réels ou imaginaires aux sources bibliques et à nos croyances rationnelles.
Véritable phénomène médiatique, Leonardo Di Caprio a souhaité diffuser gratuitement ce film auprès du plus grand nombre. Il a donc été projeté en exclusivité sur la National Geographic Channel, avant d’être mis à disposition du grand public sur YouTube où 10 millions de personnes l’ont découvert en quelques jours.
Dix millions de personnes ont visualisé la puissance divine punitive à travers le déluge, les visions apocalyptiques de Bosch et l’éveil citoyen sollicité grâce aux plateformes soutenues par Google, visions orchestrées par un acteur hollywoodien qui mobilise la population planétaire à agir avec bon sens afin de permettre aux générations futures de connaître un monde vivant. Cette superposition de croyances m’ont incité à explorer les liens complexes qui existent entre les différentes formes du croire, les imaginaires déployés et le rôle de la technique comme acteur à part entière.

Après la révolution copernicienne, la position de l’homme dans l’univers prit place dans un processus évolutif et la question du sens de la vie posa la question de la direction, de l’orientation de la vie de l’homme au sein même de l’univers. La science et le développement technologique qu’elle permet favorise toutes sortes de rêveries qui constituent une partie de notre imaginaire collectif, engendrant à son tour la production d’une vision mythologique au sein du contemporain : à titre d’exemple, nous pouvons citer la création d’êtres artificiels doués de vie, la révélation des pouvoirs de notre esprit (neuroscience), la manipulation génétique (génie génétique). De fait, si l’on reprend les idées de Gérald Bronner2, la science inspire au sens commun des croyances inédites. La science ne fait donc pas toujours reculer l’empire du domaine des croyances, elle peut les rendre polymorphes insaisissables et permettre leur renouvellement.
Ainsi, si l’on poursuit le raisonnement présenté dans ce film, le réchauffement climatique et la destruction des ressources naturelles font d’abord référence au déluge que l’homme provoque, laissant sous entendre que notre puissance aveugle est infinie et que notre humanité est limitée pour laisser place à de telles destructions.
A la fin du film, les spectateurs étaient invités à cliquer sur un lien et à partager la vidéo afin qu’un dollar soit distribué à National Geographic. Au delà d’une invitation à devenir actif pour répondre à cette prédiction prophétique, que le déluge allait répondre à nos errements, il s’agissait d’une promotion commerciale, d’une récupération de données et d’une usurpation en quelque sorte.
Le spectateur, inquiet et conscient de ces prédictions, désire ardemment devenir actif et agir concrètement, immédiatement, pour le sauvetage de la planète en cliquant sur le lien.

La question du sens est donc déplacée de la zone de la croyance à une réalité subjective, à celle de la croyance à une réalité objective en opérant une manipulation incroyable puisque à la fin du film Google, National Geographic nous donnent les clés du savoir et du pouvoir pour remédier au chaos. Il ne s’agit pas d’inciter ces dix millions de spectateurs à avoir une réflexion critique sur les moyens d’action contre les industries les plus polluantes, contre les investisseurs, mais d’œuvrer au titre d’une communauté créée de toute pièce grâce à Internet et à son pouvoir de regroupement…
Mauss et Durkheim ont souligné que les représentations collectives ou partagées contribuent à la régulation et à la stabilité des systèmes sociaux. Avec l’évolution exponentielle des sources d’informations, la mise en partage d’une quantité phénoménale de données, fédérer les individus autour d’un espace social commun, devient de plus en plus délicat pour ne pas dire problématique. La propagation massive d’informations à travers les réseaux sociaux illustrent parfaitement ce dilemme : on peut y voir la possibilité d’exprimer des élans de solidarité à une échelle planétaire et dans le même temps, dénoncer la récupération massive des données citoyennes.
En cliquant sur ce lien proposé par National Geographic, le spectateur donnait sens à ce partage d’information, prenait la posture d’un acteur solidaire qui rejoignait une communauté bien éphémère. S’agissait-il justement d’une forme de « pouvoir de », fondé sur l’échange, la coopération, la capacité et la créativité ? Ou s’agissait-il d’une action proche du détournement de la part des diffuseurs au sens large du terme.

La question réside bien là, dans cette difficulté d’identifier les bons outils qui nous permettent de prendre part et de mettre en partage la créativité et nos capacités à développer un savoir vivre ensemble respectueux de l’écosystème qui donne sens à notre existence.

Nadine Wanono

  1. Croyances et imaginaires contemporains dans la collection Modélisation des Imaginaires, Innovation et Création Editions Manucius 2013 []
  2. L’empire des croyances, Sociologies, PUF 2015 []

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