Tout change : la nouvelle démocratie est arrivée

« Tout doit changer » répète Gilles Babinet devenu le porte-parole de tous ceux qui ont une vision autre que celle qu’on nous propose. Il vient de publier Big Data, penser l’homme et le monde autrement1. Tout change déjà : « à l’ère des pratiques collaboratives et de la big data, la multitude connectée devient le premier producteur de la richesse créée » écrit Nils Aziosmanoff2 . Il faut que ceux qui le nient soient aveugles ou cyniques pour ignorer cette régénération qui prend ses racines loin dans la contre-culture, et loin dans le futur. Le 31 mars 2015, se réunissait à Paris un groupe au nom mystérieux Barbares, BAR BAR #1, né sur Facebook et Twitter. Ces « barbares » cooptés sont porteurs d’actions innovantes et d’expériences « inspirantes » à partager pour changer le monde. Ils sont ainsi des centaines de milliers en France à s’auto-organiser politiquement, économiquement et numériquement, au nez et à la barbe des partis traditionnels. La France bouillonne, change, a soif d’une nouvelle démocratie, et la classe politique l’ignore obstinément.

Co-construire la démocratie avec les citoyens.

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Le débat organisé par Démocratie Ouverte à l’Assemblée nationale le 30 mars 2015, le lendemain des élections départementales, était porteur de cette vision positive. Démocratie ouverte, c’est-à-dire une démocratie qui prend en compte l’avis et la contribution des citoyens. Cyril Lage a eu l’idée de Parlement et Citoyens, s’est allié à Armel Le Coz, designer de services et Bastien Jaillot, développeur (Web). Leur plateforme, qui a adaptée pour la grande concertation en ligne réussie du CNN http://www.cnnumerique.fr/, devrait être un modèle. L’association prend de l’essor avec une stratégie douce : inciter des députés et même le Président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone à prendre en compte l’immense désir des citoyens de participer et de proposer.

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Loïc Blondiaux, Professeur chercheur en Science Politique à Paris I, expose très clairement pour ceux qui ne veulent pas le comprendre, la méfiance des citoyens envers les politiques : c’est la vieille démocratie représentative datant du 18ème siècle qui est en cause, car elle confie un pouvoir exclusif de décision aux élus. Blondiaux livre les enjeux de la nouvelle démocratie : transparence, co-construction. Place à l’expertise profane dans le processus de décision démocratique. « Aujourd’hui la prise de décision a lieu à huit clos. Or, pour qu’elle soit légitime, il faut qu’elle ait été débattue. »

Le Hackhaton comme modèle de démocratie collaborative ?

Sous les dorures du Palais Bourbon, Gilles Babinet déplore « une fascination sur les élites, sur les grands corps, sur les personnels ultra qualifiés », comme il se moquera un peu de Polytechnique lors du Rendez-vous du Futur au Cube3 , citant l’école 42 de Xavier Niel comme un nouveau modèle opérationnel. Très vite, il débouche sur une vision positive et sur l’impact du numérique en politique : « Le design de la réalité : une nouvelle forme de débat politique », citant Lawrence Lessing « le code conforme la réalité », et « il faut donc le contrôler », c’est-à-dire le pratiquer, le maîtriser et le modeler. La démocratie moderne va reposer sur deux notions : « la transparence et le débat citoyen ». Il cite le hackhaton4 , – auquel il participe personnellement – comme « une réalité puissante », une nouvelle forme de démocratie collaborative. 

« L’ADN numérique pilote notre action » (Laure Lucchesi Etalab)

« L’ADN numérique pilote notre action » déclare Laure Lucchesi en présentant Etalab, l’outil officiel de l’ouverture des données, avancée majeure pour la démocratie ouverte. Avoir accès aux données permet de décrypter les dépenses publiques. La France est membre d’Open Gov et à ce titre, a l’obligation de préparer un plan. Munie de données précises, l’expertise citoyenne peut œuvrer pour le bien commun. « La technostructure ne peut plus régler à elle seule la complexité » affirme Laurence Lucchesi. L’expertise citoyenne a de l’avenir. C’est le même terme d’une « contre-expertise » citoyenne qui sera employé par plusieurs intervenants, dont Laurence Monnoyer-Smith vice présidente de la Commission pour le Débat national qui parle de la grande difficulté à consulter sur « les grands projets du futur » et « se heurter à des visions du monde divergentes ». Elle préconise pour les territoires une « critériologie partagée » pour un vrai « vivre ensemble ».

« Parlement et citoyens » : une plate-forme en ligne à intégrer au Parlement ?

Plate-forme en ligne, Parlement et Citoyens est opérationnel et évolutif5. Dominique Raimbourg, député de Loire-Atlantique qui soutient Parlement et Citoyens confirme que les lois se font en comité restreint « 10 à 12 personnes ». Pour la loi pénale qu’il a réussi à faire voter après négociation, il a bien consulté 300 personnes, syndicats de magistrats, de policiers, de professionnels des prisons, etc. Mais les citoyens ? Les lois qui sont votées ne sont pas assez mises à l’épreuve des faits et du terrain. « On produit de la norme, il faut voir l’efficacité de la production de cette loi, on produit de la loi bavarde ». Est cité comme exemple dans la salle, la loi inapplicable sur la protection des majeurs dénoncée par des milliers de familles détruites et des dizaines d’associations. En vain. Omerta. Interviendront l’après-midi sur le thème « Territoires hautement citoyens », animé par Armel Le Coz, un panel de maires très actifs dans la mise en œuvre de la contribution citoyenne dont Éric Piolle, maire de Grenoble et le bouillonnant Joe Spiegel, maire de Kingersheim en Alsace. « Haute qualité démocratique » est sa devise, très applaudie, bravo à tous ces maires « avancés ».

D-Raimbourg_C-LageDominique Raimbourg et Cyril Lage – © Benjamin Sourice.

Bienvenue dans la nouvelle démocratie !

« Le numérique est ainsi une opportunité pour renouveler, enrichir, étendre la participation et la co-construction entre l’État et les citoyens. » peut-on lire sur Etalab. « Il faut hacker l’Assemblée nationale » s’exclame un rebelle dans la salle. Inutile, « de nouveaux contre-pouvoirs afin de penser la démocratie de demain, entre ouverture et participation citoyenne » écrit le blogueur Benjamin Sourice. Il dénonce cependant le risque de cyberlobbystes aux méthodes modernes qui risquent de court-circuiter les initiatives citoyennes dans son essai Plaidoyer pour un contre-lobbying citoyen6. On retrouve avec bonheur Quitterie de Villepin qui avait osé dire « non » en 2007 à François Bayrou et à une place en or de députée européenne. Dire très tôt non aux partis, qui pourtant l’avaient adoptée, lui a permis de mûrir une forme originale de démocratie présentée à Paris le 31 mars aux « Barbares ». Ils se sont enthousiasmés pour son projet de « député augmenté » qui consiste pour les citoyens à « récupérer leur voix » dans l’Assemblée nationale. Pas de programme, pas d’idéologie, peut-être un nouveau parti « post partis traditionnels », en tout cas, un dispositif, une nouvelle capacité de décision citoyenne. « Tous ces nonistes ne fuient pas la société. En véritables pionniers, ils la réinventent de l’intérieur. »7

 Janique Laudouar

  1. Gilles Babinet, Big Data, penser l’homme et le monde autrement, Préface d’Érik Orsenna, février 2015, Edition Le Passeur. []
  2. Nils Aziosmanoff, Révolution positive, éditorial de la Revue du Cube #8. []
  3. Rendez-vous du Futur avec Gilles Babinet au Cube, 31 mars 2015. []
  4. Ce marathon du « hacking » qui réunit des développeurs pour faire avancer le « bien commun » du code. []
  5. La nouvelle version s’ouvre à tous les députés et contient une boîte à idée législative pour propositions citoyennes. []
  6. Benjamin Sourice, Plaidoyer pour un contre-lobbying citoyen, Éditions Charles Léopold Mayer, 2014. []
  7. Thierry Crouzet dans son billet Quitterie Story : aimer la politique pour mieux la quitter. []

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