Changer d’ère pour entrer dans le temps de la fraternité

L’Urgence de la métamorphose 1 à laquelle nous invitait dès 2007 Jacques Robin dans son livre testament, n’était rien d’autre qu’un appel à la révolution positive. Fondateur du Groupe des Dix, lanceur d’alerte, il appelait déjà en 1989 dans son œuvre majeure Changer d’ère (Editions du Seuil) à « explorer des pistes de réflexion et d’action dans les domaines clés de l’économie, des comportements, de la démocratie et de l’éthique, et tenter de définir les conditions de réalisation du grand dessein auquel nous sommes conviés : sortir enfin de l’ère néolithique ». Nos systèmes de pensée trop rigides n’ont pas encore permis de réaliser cette « métamorphose » de la société, des pratiques, des comportements, des organisations, de l’économie ou de l’énergie.

Une « transformation énorme qui associe à une complète transformation technologique des transformations anthropologiques »2 . Dans le contexte actuel de crise et d’incertitude, d’un monde en accélération et en transformation, c’est bien à Changer d’ère, à L’urgence de la métamorphose et à la pensée des Dix, pionniers de la transdisciplinarité et de la vision systémique pour une approche transversale des problèmes, que fait référence le Forum Changer d’Ère. Hors de toute idéologie ou dogmatisme, cette journée d’échanges et de partage rapproche penseurs de la systémique, intellectuels, scientifiques, analystes du changement, décideurs économiques, entrepreneurs et chercheurs de la jeune génération et grand public pour aborder autrement les grands défis économiques, technologiques et sociétaux. Parce qu’il n’est pas de révolution positive sans révolution des esprits, pas de changement d’ère sans changement de mentalités.

Construire sur ce qui rassemble, au-delà de nos différences, au-delà de nos différends, est une condition essentielle à cette révolution positive, car il n’y a pas de changement d’ère possible, ni de projet de société, sans valeurs partagées. Il faut pour cela identifier ce qui fait sens pour tous, ce qui « fait commun ». Je fais miens les propos du philosophe Abdennour Bidar dans son vibrant Plaidoyer pour la fraternité 3 publié en réaction au massacre de Charlie le 7 janvier 2015 : « Nous avons aujourd’hui l’occasion historique de changer d’ère en changeant de vision de l’Homme (…) On a oublié une évidence dans notre société : la fraternité s’apprend. On ne naît pas fraternel, on le devient (…) Est-ce donc vraiment de la naïveté que de réclamer d’entrer tous dans le temps de la fraternité ? (…) Remettons-nous, grâce au trésor de nos ressources culturelles diverses, à fabriquer du commun ! ».

Oui, il est temps de réhabiliter la fraternité, valeur universelle et grande oubliée de nos frontons républicains. Temps de réaliser que Liberté et Égalité prennent leur pleine dimension et se transcendent grâce à Fraternité. Non, ce n’est pas naïveté que de croire cette construction possible. Une fois qu’on a dit cela, que fait-on pour changer le monde ? Que fait-on au-delà de la révolution numérique pour revenir à l’humain ? Pour paraphraser Gandhi4, il faut commencer par se changer soi-même et prendre sa vie en main. Au-delà de la révolution numérique, une révolution positive implique une refonte en profondeur de la société : éducation, sécurité sociale, fiscalité, économie, démocratie… Il est temps de changer un système inventé avec la révolution industrielle, mais inadapté aux besoins des êtres humains du III° millénaire.

Il est urgent de repenser la chose publique, d’organiser des débats citoyens, de mettre en place des contre-pouvoirs et une vraie démocratie participative. Va-t-on laisser les GAFAMA (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, AliBaba…), ces « entreprises-Etats » nouveaux maîtres du monde numérique, et bientôt du monde tout court, dicter leurs lois à l’humanité tout entière en les laissant s’emparer de tous les secteurs porteurs et en créant une « super élite transhumaniste » ? Doit-on regarder disparaître nos emplois (jusqu’aux plus qualifiés), remplacés par des robots sans repenser l’éducation et la formation à des métiers qui n’existent pas aujourd’hui, sans s’interroger sur la place du travail dans notre « vie active », sans veiller à assurer une « flexisécurité » qui protège des travailleurs précaires de plus en plus nombreux ? Doit-on laisser se creuser le fossé entre les plus riches et les plus pauvres et renoncer à une plus juste répartition des richesses ou redonner du sens et de la « valeur » à l’argent ? Faut-il instaurer une allocation universelle ?

Si elle se fonde sur une fraternité, non pas rêvée mais vécue, cette révolution positive que nous avons déjà enclenchée va rendre possible cette « utopie réaliste » de société plus équitable, plus empathique, plus respirable. « Il ne s’agit pas de soumettre chaque génération aux opinions comme à la volonté de celle qui la précède, mais de les éclairer de plus en plus, afin que chacun devienne de plus en plus digne de se gouverner par sa propre raison. ». Soyons les dignes héritiers des Lumières, faisons confiance à nos frères humains comme nous y encourageait le philosophe et mathématicien Condorcet5. Tous les signes sont là : la révolution positive est en marche ! Il est temps de changer d’ère pour entrer dans le temps de la fraternité.

Véronique Anger de-Friberg

 Pour aller plus loin :

  1. Jacques Robin (avec Laurence Baranski), L’urgence de la métamorphose, éditions Des idées & des Hommes, 2007. Réédition InLibroVeritas, 2008 préfacé par René Passet et postfacé par Edgar Morin  []
  2. Jacques Robin, « Un autre monde est possible » in Les Di@logues Stratégiques, 2007. []
  3. Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité, Albin Michel, 2015. []
  4. « Si tu veux changer le monde, commence par te changer toi-même » citation attribuée à Gandhi (1869-1948). []
  5. Condorcet, philosophe, mathématicien et politologue français (1743-1794). []

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