Le cheval de Troie

Yuliya Yannikovna Popova fixait d’un regard vide le plafond depuis 3h44 du matin. Dehors, un vent glacial sifflait, projetait des paquets de neige qui enserraient l’izba isolée dans un linceul de glace. Au loin, les cloches de la basilique de Doudinka retentissaient, sonnaient le glas… un enterrement probablement. C’est en tout cas ce que pensa Vladimir Vladimirovitch Popov lorsque, irrité par ces interminables sons glauques, il se réveilla encore à moitié plein, bourré !

Popov comprit qu’il s’était endormi à table, que sa grosse tête de patate rouge était tombée dans son assiette et faisait ventouse. Il ouvrit difficilement les paupières, la lumière frileuse de l’hiver sibérien lui brûlait la cornée. Il se frotta les yeux, distingua un corps étalé sur le sol et eut un haut le cœur : comme une grenade, la nuit passée lui explosa à la figure. Popov savait qu’elle était morte. Lui, le pensionnaire de l’armée russe, lui, Popov, avait tué sa femme : la très belle et jeune Yuliya Yannikovna.

Pourtant, d’après les algorithmes de getMarried.ru, ils étaient faits l’un pour l’autre. Lui, l’homme fort, le militaire, apporterait réconfort et sécurité à l’orpheline… Elle, en retour, le couvrirait de tendresse et peut-être même d’amour… Seulement, la version gratuite de getMarried.ru n’explorait pas l’hippocampe, aussi, le syndrome de stress post-traumatique de Popov était passé à l’as…

Yuliya était morte, Popov, le radin, payait cash !

Il rumina, ne pleura pas, il rumina, ne pleura pas, boys don’t cry, il rumina : hors de question de retourner au trou !! Prisonnier de guerre, torturé, merde ! J’ai déjà donné…

30 minutes encore, la nuit écrasera le jour.

23 heures de temps, elle rendra l’immensité de la toundra noire…

Moi, Popov, j’suis déterminé.

L’opération commando peut commencer.

Gloup. Davaï !

J’suis p’ête nul avec les femmes, mais pour ça, j’sais comment m’y prendre ! Ma motoneige fend déjà l’blizzard, traverse à toute volée le fleuve lenisseï glacé, vers Doudinka, déboule dans la vieille friche industrielle, elle est couverte de stalactites tranchantes, j’y vois parfaitement clair avec mes lunettes IR… j’m’arrête – net – devant l’FabLab… j’fais un 360 degrés : désert… y’a personne ! J’pète la porte : vlan, j’déleste le cadavre du traîneau, je l’porte sur mon dos, j’trouve la machine : le scanner ! J’fous l’colis d’dans et puis j’appuie sur « Start »… c’est bon ! J’télécharge le fichier 3D – 5 sur 5 – j’remets la viande dans l’torchon et j’me casse… En mission : point de sentiment pour Popov !

Respirons.

Un mois plus tard, un modeste porte-conteneurs, battant pavillon japonais, accosta au port de Doudinka. Vladimir Vladimirovitch Popov l’attendait à quai, sur son 31. Quand le Jap, aux couleurs de DHL, lui lança un clin d’œil cochon alors qu’il signait l’accusé de réception, il eut un doute. Quand celui-ci lui dit : « Have a good fuck ! », alors qu’il finissait de transborder le colis sur le traîneau, il n’en eut plus. Renfrogné, espérant que le cargo ne traînerait pas trop dans les parages, Popov démarra sa Yamaha dare-dare.

Vingt ans plus tard :

– Bonjour madame Popova !! Enfin, Vladimir Vladimirovitch, amenez-nous votre beauté plus souvent au village, on la croyait morte !!  Bogdana Marinova, la boulangère dodue, riait aux éclats… mais ce genre de plaisanterie n’amusait guère Popov.

– Dites-donc madame Popova, c’est ce mufle jaloux qui n’vous laisse pas sortir, ou vous êtes du genre casanière : vous n’aimez pas ça ?

– Humm… si, j’adore ça, ça m’fait, humm… Elle se léchait l’index, sa voix était chaude, sa pose lascive, on aurait dit qu’elle allait jouir sur place… humm… ça m’fait…

– Ça vous fait quoi ? ricana la boulangère aussi grivoise que gaillarde.

– C’est bon ! coupa Popov, du pain et on rentre !

– Quel goujat !! planta la grosse Bogdana.

Il prit son pain, déguerpit, entraînant la gynoïde avec lui. La boulangère gronda : « En tout cas, Popov, la plaisanterie lui va bien à votre femme, elle n’prend pas une ride ! Alors que vous, vous avez l’air d’un vieux schnock !! »

La phrase tomba comme un couperet. La fembot, qu’il sortait à l’occasion pour ne pas éveiller les soupçons, ne vieillissait pas, c’était un fait !! L’usine à paranos de Popov s’était mise en route, à plein régime ! Il liquida une boîte de spasfon, avala trois lexomils entiers et une demi bouteille de Vodka (de 5 litres)… rien à faire : angoisses et stress, il eut un sommeil pourri, collectionna les cauchemars, faux pas, dénonciation, prison, goulag…

Son terrible crime le rattrapait-il ? Pas si sûr, il fallait agir…

www.fembot.ja, le site n’avait pas beaucoup changé, et le compte personnel de Popov était toujours actif, avec les données postées il y a vingt ans en stock.

www.fembot.ja/custommygirl, les options, par contre, étaient beaucoup plus nombreuses, Popov s’en réjouissait ! Il plaça le curseur sur 40 ans, puis se rétracta… 22 années de plus d’un coup, ça pourrait se voir. Il opta pour 35 ans, plus raisonnable, et ça reste un bon investissement sur le long terme. Inespéré : des options concernant le comportement et l’intellect étaient aussi offertes ! Popov se contenta d’un QI plutôt faible, pourquoi prendre des risques ? Et, pour ce qui concerne la psychologie, il limita au maximum le caractère libidineux de la gynoïde, ainsi, il s’épargnerait les situations cocasses dans laquelle la première l’avait souvent fourré… De toute façon, pour le cul, il sauterait la jeune, pour les sorties, il embarquerait la vieille… Prout ! Popov décompressait, hic ! Et il trinqua un autre coup tout seul.

Deux minutes plus tard, on frappa à la porte, « déjà ! », le drone disparaissait dans les nuages, Yuliya était là.

Un an plus tard…

C’est la nuit immense, noire, piquée de constellations par millions. Sur ce qui pourrait être la crête du monde, à l’horizon, un point trace sur la glace, c’est Popov, au guidon de sa Yamaha. Il fait des incantations, à l’attention d’un dieu Nénètse, dont il n’est plus très sûr du nom… en tout cas, il le remercie pour sa chasse : un beau renne, que Yuliya se chargera de dépecer.

Alors qu’il approche de sa cabane de bois, le visage de Popov se ferme… les lumières sont éteintes, comme s’il n’y avait personne… Il hésite, mais gare sa moto à la place habituelle : un petit abri, de l’autre côté de la cour. Tout est silencieux et lugubre. Il active sa lampe frontale, fait un tour d’horizon. Son regard finit par croiser celui de la bête morte, ses yeux fixes et vitreux le ramènent en arrière, il ne voulait pas y penser, mais c’était il y a 21 ans, jour pour jour… ça lui glace le sang. Il se retourne dans un geste brusque, s’entend respirer. Il regarde. Emportée par une bise muette, de la poudre de neige glisse sur le toit de l’izba… « Yuliya !! »… il s’avance, ses pas font craquer la glace, le reflet de sa lampe gigote mystérieusement dans une fenêtre impénétrable et noire, « Yuliya ! »… la porte s’entrouvre dans un grincement macabre… « Yuliya ? »… la voix de Popov a ripé, son rythme cardiaque s’accélère… il attend, il se tait, il écoute… rien. Il avance… sursaute, il y a une fosse dans le permafrost : là ! Là où sa femme est enterrée. Popov sort sa carabine de son étui… il s’avance, un trou béant mais vide. Un peu plus loin, la porte baille, crisse, tambourine dans sa tête, « Yuliya !? »… rien… rien… Si ! Popov a peur !!

Popov a repris ses réflexes militaires, sa lampe frontale est éteinte, il est concentré, adossé au mur de l’izba, juste à droite de l’embrasure de la porte, prêt pour l’assaut.

Soudain : « Happy birthday to you, happy birthday to you… », « C’est quoi c’bordel !? » hurle Popov qui donne un grand coup d’pied dans la porte et entre le fusil en avant… « Bong !! », il prend un coup d’poêle en plein sur la gueule et tire dans l’tas : « Pan !! ». La lumière s’allume d’un coup : Popov est à genoux à cause du coup… face à lui : le cadavre de sa femme, la vraie, la morte… assise à table, derrière un gros gâteau d’anniversaire, son corps, gelé, a pris la balle en pleine tête, si bien qu’elle est fendue, comme si une hache avait frappé dans la glace… sur sa poitrine, dénudée et verdâtre, Popov déchiffre : « I fuck you, connard !! »… la gynoïde, la jeune, elle, elle est à poil, morte de rire à s’masturber dans l’rocking-chair : « You are so sexy, bitch !! », il y a des serpentins suspendus au plafond, des ballons multicolores accrochés aux murs… Popov est abasourdi. Une lame se pose sur son cou : « Lâche ton flingue, salopard ! », il lâche… « T’es fait comme un rat, gros poisson ! ».

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CNN breaking news : a group of activists named Femons has taken over what appears to be a huge number of dwellings thorough the world. Residents, mostly men, are being sequestrated. According to reports, coming now, from all corners of the planet, these activists are using gynoids purchased at fembot.ja. Specialists say that these robots are being remotely controlled through the use of a Trojan. Femons’ demands are not yet clear.*

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Épilogue : à son procès, Popov plaida non coupable et fut acquitté. Les preuves accablantes accumulées par les gynoïdes ne pouvaient être retenues : la législation en vigueur interdisait à un robot de témoigner contre un être humain. L’avocat de Popov incita alors son client à contre-attaquer pour atteinte à la vie privée et profanation. Vladimir Vladimirovitch s’y refusa. Quelques semaines plus tard, le film La vie sexuelle du raté Popov vue au travers des yeux d’une gynoïde, était posté sur Internet, la vidéo devint très vite virale… Popov se suicida.

*Un groupe d’activistes appelé Femons a pris le contrôle d’un grand nombre de résidences privées à travers la planète. Leurs habitants, le plus souvent de sexe masculin, y seraient maintenus séquestrés. D’après les dépêches, qui affluent des quatre coins du monde, ces activistes utiliseraient des gynoïdes commandées sur fembot.ja. Les spécialistes disent que les robots seraient contrôlés à distance par l’intermédiaire d’un virus informatique du genre Trojan (Cheval de Troie). Les revendications du groupe demeurent obscures.

Philippe Chollet

popov

Retrouvez « Le rêve d’Icare » – la suite de « Le cheval de Troie » – dans « Popov et les gynoïdes » >  ici

 

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