Confiance numérique, 3 questions à Pierre Kosciusko-Morizet

Pierre Kosciusko-Morizet
Pierre Kosciusko-Morizet est une figure emblématique de l’Internet en France. Entrepreneur visionnaire, il crée sa 1ère société alors qu’il est encore étudiant à HEC. En 2000, il cofonde le site de e-commerce PriceMinister, numéro 2 français de la vente en ligne d’articles d’occasion, dont le concept est basé en grande part sur le rapport de confiance dans la relation vendeurs-acheteurs. En 2010, l’entreprise est rachetée par le 1er site de commerce en ligne, le japonais Rakuten. Tout en restant PDG, Pierre Kosciusko-Morizet fonde, avec d’autres entrepreneurs français, le fonds d’investissement ISAI dont l’objectif est de financer et d’accompagner de jeunes sociétés Internet à fort potentiel. En 2010, il est en charge de coordonner la création du Conseil National du Numérique, dont le rapport rendu public en 2011 a suscité des réactions majoritairement positives. Il est également président d’honneur de l’Acsel (Association pour le commerce et les services en ligne).

« Pensez vous qu’en France on fasse suffisamment confiance aux entrepreneurs innovateurs ? »
Oui et Non. La France est un pays d’innovation, et notre esprit latin et cartésien a toujours été fertile en invention. Mais l’innovation peut couter cher, et quelque soit la beauté d’une idée il faut tout un écosystème propice pour soutenir financièrement et économiquement l’élan de la création d’entreprise innovante. Les dernières prises de position en France autour du financement des start ups montrent combien il reste à faire pour une prise de conscience générale, par le politique et par la société toute entière, des critères clés qui vont permettre et favoriser l’investissement dans l’innovation via la création d’entreprise. Et cela passe par la confiance dans les entrepreneurs et leur capacité créer des entreprises compétitives, de la richesse et des emplois.
Grâce au statut de la JEI, la « Jeune Entreprise Innovante », l’innovation est encouragée au berceau. C’est un statut formidable et vital pour la tonicité de la création d’entreprise qui innovent aussi bien dans les produits que les services, et créent des ruptures sur les marchés pour apporter de meilleures réponses aux clients. On a trop tendance à réduire l’innovation à une nouvelle technique ou un nouveau procédé. Mais tous les domaines de l’entreprise sont sujets à innovation : on peut innover dans la relation à ses clients, comme dans les processus de préparation de commandes !
Il faut étendre le statut de la « JEI » en reconnaissant tous les types d’innovation développés par les entrepreneurs !

« Les réseaux sociaux et les nouvelles formes d’empathie sociale contribuent-ils selon vous à renforcer les liens de confiance entre les individus ? Dans leur relation au marché ? »
Les réseaux sociaux répondent avant tout à un besoin de s’exprimer et de communiquer. La réciprocité n’est pas forcément de mise, et la question de la confiance est altérée par l’anonymat et la perte de contrôle sans présence d’un tiers de confiance… Les questions de perte de contrôle de la vie privé, d’ingérence du collectif dans le personnel, de copie ou de divulgation non autorisée, d’abus et de diffamation démontrent bien que la confiance est une question délicate dans les réseaux sociaux. A l’inverse, les phénomènes qui relèvent de l’intelligence collective, et en particulier dans la relation au marché du partage d’avis et du conseil d’achat par d’autres internautes, ont fait la démonstration que la confiance pouvait être au rendez-vous et s’installer dans les pratiques commerciales avec succès. Mais cette confiance dans le collectif revêt un caractère moins permanent et défini : il faut sans cesse consulter plusieurs avis pour se faire une raison, identifier et sélectionner les émetteurs, détecter les avis abusifs et autres publicités déguisées par ceux qui cherchent à en profiter. Une « école de la confiance » à l’ère du numérique qui devient nécessaire pour savoir à qui, où et combien faire confiance…

« A titre personnel, quels sont les critères clés pour fonder une confiance réciproque ? »
Le projet de PriceMinister repose sur la confiance. Le cœur du métier de la place de marché à sa création est celui du tiers de confiance qui va garantir la transaction entre deux individus, un acheteur et un vendeur, anonymes et distants, qui ne vont ni se parler ni se rencontrer, mais vont pourtant effectuer une transaction commerciale avec succès.
Un climat de confiance qui promet que tout va bien se passer, aussi bien pour l’acheteur (la garantie de recevoir son achat), que pour le vendeur (la garantie d’être payé). Et que si quelque chose ne se passe pas comme prévu, le site est là pour résoudre le problème. Le succès de PriceMinister peut s’expliquer en partie par ce climat qu’à su créer le site vis à vis des millions de membres qui lui ont fait confiance…
Fort de cette expérience je dirais que les critères clés sont finalement assez simples : la confiance réciproque entre le site et ses membres, et entre les membres entre eux, se fonde principalement sur la façon dont l’entreprise exécute les choses au quotidien et tient ses promesses dans la durée. A l’ère du numérique, chaque site peut inspirer confiance au départ, mais établir durablement la confiance va reposer sur la concrétisation tangible et sans cesse renouvelée par ce dernier des résultats attendus par ses visiteurs et clients. Et les meilleurs outils pour les créer sont l’honnêteté et le travail.

Commentez cet article