Confiance

La question posée se présente, au choix, comme un champ de mine conceptuel (chacun des termes utilisés prête à controverse) ou comme une proposition de débat pour  l’Université d’été d’un parti politique déprimé.

Pour tenter de conjurer ces tristes fatalités, je vais quand même essayer de trouver des bribes désordonnées de réponse (avec 3000 signes autorisés, c’est presque du Twitter) à une question trop prévisible.

Dans les années 1990, lors d’une conférence-performance à Cannes, dans le cadre d’un Marché international du multimédia et de l’Internet, l’artiste américaine Laurie Anderson rapprochait la notion de réseaux de la notion de conscience. Elle semblait vouloir dire ceci : un réseau, c’est-à-dire une structure reliant des points à d’autres points, existe non pas seulement du fait de la réalité physique des liens qui relient des points à d’autres points mais surtout du fait de la conscience que l’on a de la réalité de ces liens.  Pour faire court, un réseau c’est de la conscience en mouvement.
Problème : que faire avec de la conscience en mouvement. On sait comment et avec quelle dextérité et quel potentiel constant d’innovation les maffias, les polices, les armées et les médias utilisent les technologies de communication et les réseaux.
Mais on ne sait pas encore très bien ce que les citoyens en font.
Et l’exemple du rôle des réseaux sociaux dans la prolifération épidémique des révoltes arabes est très loin de pouvoir être porté au crédit de la splendeur démocratique.

Je rapproche maintenant cette vision, d’une autre, celle du philosophe Paul Ricœur, qui a entrevu ceci : le mieux que l’on puisse faire dans une époque marquée par les soubresauts des mutations c’est de tenter de relier entre eux des îlots de cohérence chahutés par les turbulences d’un monde devenu insaisissable.
Pour faire bref : relions tout de suite ce qui est possible et on verra plus tard pour l’édification d’une cohérence globale…
On se souvient peut-être ce qu’il advient des idéologies prônant des systèmes globalement cohérents.
Problème : le capitalisme financier et le libéralisme débridé s’accommodent très bien des soubresauts du monde, puisqu’ils en font des objets de spéculation, quand ils ne sont pas eux-mêmes les auteurs très inspirés de l’instabilité globale.

Revenons à la question, désarmante, quand même, de cynisme ou de naïveté : que peut bien vouloir dire : « une société en réseau solidaire » ?

Solidaire de quoi ? Et pourquoi faire ? Est-il très difficile, très courageux, très honorable de se regrouper à quelques-uns en réseau pour acheter des poireaux bios, pendant qu’une partie de plus en plus sérieuse de la population (les vieux, les pauvres, les enfants de pauvres, les exclus) mange de manière indigne ?
Y-a-t-il d’autres solidarités que celle de la lutte sociale ? (Évidemment il faudrait que les professionnels du conflit social devenus les co-gestionnaires de la crise économique mondiale passent la main, mais c’est une autre histoire).

Que peut bien vouloir dire : « une société en réseau ouverte » ?
Ouverte sur quoi ? Sur la consommation ? Sur son soi-même, sur son propre groupe identitaire, sur son propre groupe religieux, sur mon seul double à l’exception de tous les autres ?

Et que veut dire « une société créative » ?

De quelle créativité parle-t-on ? De celle des artistes ? Où sont-ils ceux qui ne sont pas que les représentants de commerce zélés du divertissement technologique et des profits monstrueux qu’il permet d’engranger ? (On se souvient du déferlement infernal qui a emporté la planète lors du décès du gourou d’Apple et de l’abrutissement général qui a suivi).
Quoi d’égal ou supérieur, en 1937, à la performance d’Orson Welles annonçant à la radio l’arrivée des extraterrestres ?

De quelle créativité parle-t-on ? De celle des associations ? Parlons-en du pouvoir associatif, laminé par le délire réglementaire, la bêtise bureaucratique et le déni de la notion de prise de risque.

Alors quoi ?

Alors il faut simplement reposer la question autrement.

La question reposée :

« La révolution numérique qui s’impose à tous et à chacun,  se propage sur le mode épidémique. Elle entraîne d’ores et déjà des bouleversements sans précédent, et charrie dans son sillage le pire comme le meilleur. À l’heure où tout s’accélère, se recompose et se complexifie, et où l’Homme n’a jamais eu autant de raisons de craindre l’asservissement général et une disqualification programmée de toute velléité d’analyse critique, il est plus que temps de créer les conditions nécessaires à l’émergence d’une société en réseau, critique, impertinente et féconde en commençant par envoyer paître les experts de tous poils, et de toutes obédiences, salariés des puissances publiques et privées qui n’ont d’autres soucis que de consolider la citadelle mortifère dans laquelle ils sont enfermés. »

Mais c’est du délire !
Certes, mais c’est un délire joyeux et porteur d’une bonne nouvelle : le changement (relier, en conscience, des îlots de cohérence, dans un océan de turbulences, et faire cela dans la pudeur et la discrétion, comme aurait dit Claude Lévi-Strauss) se fait déjà, et continuera sans eux.

Pierre Bongiovanni

www.laurentine.net 
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