Construire sur un champ de ruines réelles et virtuelles

Le 1er janvier 2016 au matin, même sans une once d’alcool dans le sang, nous aurons la gueule de bois. Il nous suffira d’un regard en arrière pour constater l’incroyable champ de ruines que nous laisse l’année 2015. D’une façon immensément cruelle, c’est tant mieux : engager une « refondation » de notre société n’est plus une simple hypothèse ou une lubie de cerveaux en culottes courtes, mais une nécessité vitale.

Libres divagations sur le désastre démocratique de l’année 2015

2015 a débuté le 7 janvier, par l’assassinat symbolique de certains de nos plus beaux rêves d’hier et d’avant-hier. Mai 68 en berne. La quête d’émancipation, la liberté de création et d’expression, l’humour aux multiples degrés, la défense de toutes les minorités, l’explosion du carcan de la société bourgeoise ont-ils donné naissance à un monstre cagoulé, la kalachnikov à la main ? Comme si ces aspirations, pourtant vivaces dans les communautés de la toile, avaient été ensevelies sous les immondices d’une société gangrénée par l’argent roi, les inégalités galopantes, les petits égoïsmes nationaux, les leurres de la réussite en maillot de foot ou cravate de startup, l’absence de sens et de perspective pour ceux condamnés à survivre plutôt qu’à vivre.

Nous avons ressenti un ersatz d’espoir, Place de la République et ailleurs en France à la suite de ce choc, puis le retour de la médiocrité, en particulier au niveau des pontes au pouvoir, dont le logiciel intellectuel semble dater de la société de consommation et des Trente glorieuses. Emploi ! Croissance ! PIB ! Nation ! Les mêmes mots, plus creux que jamais. Ultralibéralisme des uns, Macron en tête, sous couvert d’une modernité de pacotille ; souverainisme des autres, tandis que sonnent les trompettes réactionnaires d’une nostalgie tout aussi désespérante. Choisissez entre la destruction ringarde de nos âmes par un Super Dupont préhistorique ou la disruption magique, sa soeur high tech dont la lessive au parfum de la Silicon Valley nettoie nos écuries de toute protection sociale. Autrement dit : soit vous acceptez le corporatisme rentier des taxis, soit vous votez pour Uber et son robotariat. Et entre les deux ? Circulez, il n’y a strictement rien à voir. Rien à penser. Rien à reconstruire. Interdiction de rêver.

En revanche, après l’encéphalogramme plat et l’inlassable répétition du même, le 13 novembre au soir nous a violemment replongé sur la scène de notre cauchemar de début d’année. D’abord, comme tous l’ont souligné, c’est le carnage abject et vain de gens qui vibraient, dansaient, buvaient, riaient et se détendaient entre le Bataclan, les abords du Stade de France et les terrasses de la rive droite de Paris. Puis la ritournelle de l’état d’urgence transmute notre Président en Bush junior : dans une nouvelle version des forces du Bien contre les puissances du Mal, il stigmatise une introuvable « armée terroriste » et pousse ainsi hors de nous, dans l’espace syrien des suppôts de Daech, cet ennemi intérieur que nous avons pourtant contribué à fabriquer. Que les islamistes radicaux d’obédience salafiste, hommes d’un seul livre, soient les tueurs non seulement d’innocents, mais de la culture et de toute démocratie ? Que la sécurité devienne donc une priorité ? Bien sûr. Mais pourquoi ce sentiment d’un spectacle sécuritaire et guerrier en réponse à ce virus fatal, considéré comme totalement étranger ? Pourquoi cette incapacité à assumer nos responsabilités dans sa contagion en nos banlieues de France, de Belgique et plus largement d’Europe ? Dit autrement : pourquoi ce refus de nos élites à reconnaître ce que ce drame doit à l’éjection mentale et physique de l’autre, du laissé-pour-compte de la société, donc à l’incurie de notre système économique et politique en pleine déshérence ?

Cette porte vers une indispensable refondation, fermée par François Hollande, c’est justement celle qu’ouvrait Jens Stoltenberg, Premier ministre norvégien, le 22 juillet 2011, après le massacre d’Utoya et d’Oslo, quand il lançait au meurtrier : « Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance ».

L’heure n’est plus à éduquer, à sensibiliser, à expliquer, à former, à tendre la main à l’étranger, mais uniquement à combattre Dark Tchador et ses sbires. L’état d’urgence s’avère bien pratique. Il permet aux décideurs de juguler toute manifestation de colère, d’utiliser la peur du court terme pour justifier la surdité à l’angoisse du long terme. Dans ce contexte mortifère, qu’espérer des gesticulations diplomatiques de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, dite COP21, au Bourget du 30 novembre au 11 décembre ? Vingt ans de négociations internationales ont abouti en 2013 au record absolu d’émission des gaz à effet de serre. Or, les discussions s’engagent d’ores et déjà « dans un sale climat », comme le dit le titre d’une interview de l’historienne des sciences Amy Dahan1 ; y a-t-il encore une raison de croire au cirque de la rédemption des grandes économies cannibales de la planète ? La refondation ne viendra pas de là.

Enfin, pour parachever cette année catastrophe par une clôture gore, nous n’attendions plus que le Front national sur la scène des élections régionales les 6 et 13 décembre… Rassurons-nous : ce dopant xénophobe n’est plus indispensable pour étendre le champ de ruines ; de la Syrie au Bataclan, l’actualité tragique s’en est déjà chargée.

Et si la refondation venait du nouveau monde numérique ?

Une refondation ne se décide pas en une journée, et ne se joue pas en un an. Elle se prépare, via ses fondations justement, puis se construit pendant des années et des années. Elle suppose un horizon et un chemin, qui en retour chamboule ce même horizon. Elle suppose de traquer les germes d’un futur renouvelé dans le cœur du présent, puis de prendre le temps nécessaire pour accompagner sa floraison sur le long terme, au travers d’une multitude d’espaces se pollinisant les uns les autres.

Question logique dans un texte prenant place dans la revue en ligne d’un lieu d’art et de « faire » numériques comme Le Cube : dès lors que la volonté politique fait défaut et que les puissances de l’économie « classiques » sauvent les meubles plutôt qu’engager leur propre révolution, notre nouveau monde digital ne serait-il pas le ferment de cette refondation ? N’y aurait-il pas, dans ses multiples potentiels autant humains que technologiques, dans ses utopies en actes se concrétisant de par le monde, de quoi entamer cette reconstruction sur le champ de ruines de l’année 2015 ?

La refondation selon Google

Dans le paysage de l’ère digitale, une multinationale sort du lot par sa philosophie de transformation du monde et l’activation de sa vision sur le long terme avec des moyens incomparables : Google. Ou peut-être faudrait-il dire Alphabet, holding créée en août dernier. Celle-ci regroupe : côté face et sous le patronyme historique de Google, les activités les plus lucratives du géant de Mountain View, dont le moteur de recherche, YouTube et le système d’exploitation Android ; côté pile, une série d’entités autonomes aux ambitions spécifiques ou moins immédiates, parmi lesquelles la filiale ès maison intelligente Nest, les bien nommées Google Ventures et Google Capital, mais surtout la structure dédiée à la lutte contre le vieillissement Calico, celle dont l’ambition est de développer de par le monde l’internet ultra rapide, Fiber, et le fameux laboratoire Google X, d’exploration des technologies de l’impossible du type Google Car.

L’expansion tous azimuts de Google est gouverné par une foi messianique. Celle-ci se concrétise en une série d’axiomes se répondant les uns aux autres :

  1. Ce qui est bon pour internet est bon pour Google, âme agissante de la toile ;
  2. Omniprésent non seulement sur tous nos écrans mais au cœur de notre quotidien via l’interconnexion de tout et n’importe quoi, internet devient l’architecture, le système nerveux de toute vie, donc de tout progrès sur terre ;
  3. Google, en tant qu’architecte « naturel » de l’internet, s’en retrouve avec une mission de mise en connexion généralisée, de numérisation, de captation et de traitement en temps réel des données de tous les humains, animaux, végétaux, infrastructures urbaines, maisons, véhicules, objets, tringles à rideaux, portes de bureau, boutons de culottes, grille-pains, lunettes, yoyos et autres casseroles de la planète entière.
  4. Au-delà du business de l’entreprise, qui accessoirement profitera de ce sacerdoce, il s’agit d’une mission civilisatrice, seule à même de résoudre tous les problèmes de la terre : la pauvreté, la santé, l’éducation, l’énergie, la faim, le manque d’eau, le climat qui s’échauffe, les pollutions de toutes sortes et l’économie qui ralentit ou déraille2.

Ainsi se justifient les dizaines et dizaines de milliards de dollars que Google dépense afin de « connecter les cinq prochains milliards »  d’habitants de la planète à internet, selon les mots toujours modestes de sa marionnette exécutive Eric Schmidt. Avec une gamme de projets comme Link, qui a abouti à la pose et depuis octobre 2015 à l’utilisation, via des opérateurs locaux, de plus de mille kilomètres de fibres optiques à Kampala, capitale de l’Ouganda, et qui démarre avec l’installation d’autant de kilomètres de fibres à Accra, Tela et Kumasi au Ghana. Aux Etats-Unis, Google offre gratuitement un accès internet « ultra rapide » aux populations défavorisées des villes ayant été les plus convaincantes dans une sorte de surenchère à la mieux-disance, afin qu’il y installe sa fibre optique. Aimez-moi, chantez ma gloire, semble dire le plus gentil des monstres du numérique, et j’investirai chez vous pour en finir avec le « digital divide ». Autre illustration de cette démarche, encore plus titanesque et fantasmatique : le projet Loon. Soit, des chaînes de ballons en polyéthylène, voguant à une vingtaine de kilomètres d’altitude, chacun couvrant quarante kilomètres et communiquant avec ses frères gonflés à l’hélium via des antennes géantes au sol. Le déploiement de ces engins stratosphériques a été annoncé pour 2016 au Sri Lanka et en Indonésie, afin d’offrir la 4G à ces pays fragmentés en une multitude d’îles rebelles à la connexion généralisée du monde.

Tout, dans l’immense et sincère chantier de refondation du monde qu’assume Google, démarre de la connexion numérique, continue via la connexion et se termine en connexions des individus comme de toutes choses. Lorsqu’il s’associe à Sanofi pour lutter contre le diabète3, la clef tient aux capteurs et à l’analyse de données. Et l’alliance de Calico avec AncestryDNA, leader américain de la généalogie génétique pour repérer les facteurs de longévité4 ? Et sa kyrielle de brevets, du bracelet qui cible et détruit les cellules cancéreuses5 au système logiciel pour insuffler aux robots de vraies personnalités téléchargeables6 ? Et ses voitures sans chauffeur ? Et ses Google Glass, de retour pour une lecture intégrale de nos contextes de vie ? Et ses textiles du projet Jacquard pour connecter la poche de jeans ou la manche de chemisette ? Et cette « hybridation de pensée biologique et non biologique »7 pour doper notre cerveau dès 2030 en passant dans le cloud, selon le directeur de l’ingénierie et grand manitou du transhumanisme Ray Kurzweil ? Rien, dans ce monde en refondation, n’échappe à la magie transformatrice des « technologies de l’exponentiel », selon le terme de l’Université de la Singularité – réseau de leaders autant qu’organisme de formation aux tarifs exorbitants, créé fin 2008 dans le parc de la Nasa avec le soutien financier de Google.

Plus besoin de collectifs, de solidarité sociale ou de gouvernance politique pour assurer la reloading de la planète : selon les règles de la « disruption », darwinisme social high tech fonctionnant sur le mode de l’ubérisation, Google, ses concurrents consanguins des GAFA et leurs rejetons californiens, Uber et autres Netflix, dynamitent les entités de l’ancien monde au nom d’un nouveau intégralement numérisé, robotisé, automatisé. Et radieux bien sûr. Comme Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

Du terrorisme des Big data et de la mise en calcul du monde

La refondation selon Google, symbolique de celle que mène la Silicon Valley dans son OPA sur la planète, a quelque chose de fascinant et de diaboliquement séduisant. Mais elle est bancale. Comment accepter une révolution de leaders en quête de l’immortalité, se comportant comme des dieux vis-à-vis du peuple connecté dont ils seraient les bienfaiteurs ? Comment justifier des fermes de serveurs plus dévoreurs d’énergie qu’un Etat africain, en contradiction flagrante avec leurs trémolos écolos ? Comment applaudir à une reconstruction sur le mode du netariat, qui ferait de la précarité non plus l’exception mais la règle ? Comment croire en l’autodissolution du social et du politique dans l’économique dopé aux « technologies de l’exponentiel » ? C’est un peu comme si nous construisions, sur notre champ de ruine, une rutilante maison high tech, réglant la température, la lumière et mille et une sollicitations commerciales en fonction d’une surveillance 24 heures sur 24 de nos êtres, nous cocoonant en permanence… mais avec des espaces béants à la place des fenêtres. Indissociable des mécanismes du Big data, du quantified self et de ce qu’Eric Sadin nomme « l’âge de la mesure de la vie », cette refondation qu’incarne l’esprit de la Silicon Valley est terriblement réductionniste, et destructrice du peu qu’il subsiste de « vivre ensemble » au sein de nos sociétés.

Premier leurre à dissiper : au contraire de ce que prétendent ses thuriféraires, ce vaste mouvement en cours supprime beaucoup plus d’emplois qu’il n’en génère de nouveaux. Selon les chiffres du MIT ou d’Oxford, de 30 à 50% de postes devraient partir en fumée dans les vingt ans, pour des gains de productivité de plus en plus difficiles à consolider. Et cette lente mais inexorable extinction du monde salarié ne concerne pas que des ouvriers ou des caissières de supermarché : comme le dit le philosophe Bernard Stiegler, « indexer des documents juridiques ou mener une analyse de symptômes médicaux peuvent être réduits à des procédures formelles et être au final aussi facilement automatisables que conduire un camion. On n’aura plus besoin d’êtres humains pour des tâches que les robots et les algorithmes accompliront avec beaucoup plus d’efficience.»8 Et ce d’autant que nous sommes d’ores et déjà les contributeurs de cette économie des données qui nous fait trimer pour elle, à l’insu de notre plein gré, à la façon dont nous accomplissons le boulot des contrôleurs et vendeurs de tickets d’hier dans le métro grâce aux distributeurs et à l’utilisation de notre carte Navigo. De fait, la combinaison de la robotisation et des Big data, des algorithmes et des effets de réseau transforme ce contributeur que nous sommes, connecté du matin au soir, qui laisse des traces et utilise ses multiples écrans et objets garnis de puces et de capteurs, en fossoyeur involontaire du salariat.

À l’illusion de la substitution à l’identique d’emplois ringards par des emplois de surhommes, s’ajoute par ailleurs une nouvelle fabrique du conformisme, dont nous sommes le plus souvent inconscients là encore. Au nom du confort et de la sécurité, nous voilà accompagnés, guidés, orientés dans nos choix par des mécanismes de calcul s’inspirant de nos parcours passés et de ceux de personnes au profil comparable. La vie s’écoule toute seule. Sans y penser. Sans s’y arrêter un instant. Sans y rêver. La machine, promise dans les années à venir à des miracles insensés, anticipe tous nos besoins et désirs sur la base de ses infinis calculs d’occurrences et de corrélations. Elle est, ou du moins sera, mille fois plus puissante que Google Now ou que le moteur de recherche qui depuis fin mai 2015 répond à notre requête avant que nous n’ayons fini de la taper. Usine planétaire automatisée, de mesure et de prédiction de notre quotidien, elle ne s’embarrasse pas des motivations ou interrogations de nous autres, faibles mortels. Ses résultats sont inouïs, car elle fonctionne à l’aveugle. Elle n’est que performative et nous rend nous aussi performatifs. Sauf que cette indéniable efficience, toute de mimétisme et d’immédiateté tranquille, endort notre raison et court-circuite notre entendement. Le singulier disparaît au profit du particulier dans un océan de calculs. Tout devient réflexe. Plus d’interprétation, donc plus de révolte ou du moins de rupture imprévisible de nos habitus. Plus de pensée non plus, car la machine se concrétise « sous forme d’automates algorithmiques orchestrant des systèmes de capture qui la rendent obsolète.»9 Autrement dit : un champ de ruines, non plus physiques mais mentales.

Une refondation, oui, mais pleine de rêves et d’intermittences

La mécanique nihiliste dont Google est le plus avenant, le plus moderne et le plus paradoxal des représentants, travaille depuis longtemps notre habitus urbain et notre corps social. De la soupe marketing 1.0 aux processus de décervelage 3.0, de l’emploi vide de sens au storytelling de la soumission aux marques, cette mécanique désormais hypercapitaliste semble l’exact envers du terrorisme et sur un versant plus civilisé des mouvements de réaction religieux, nationalistes et anti-système. La transformation automatisée du monde est en effet vécue « de plus en plus comme immonde, et comme une immondialisation, ce qui fait la fortune des intégristes et purificateurs en tout genre, promettant l’Europe à un proche devenir brun si rien ne se produit qui rompe une bonne fois pour toutes avec le chômage de masse en abandonnant la fable du « retour à l’emploi » »10, affirme Stiegler, rejoignant notre constat de ruines de l’année 201511 .

Mais il ne faudrait surtout pas troquer pour autant une technophilie aveugle contre une technophobie imbécile. Parce que ce troc reviendrait à résumer toute opposition au nihilisme 3.0 par un nihilisme 0.0 mille fois plus terrifiant, au mieux conservateur, au pire totalitaire, avec retour du bûcher, réel ou virtuel, pour tous les blasphémateurs12 . Et parce que les « machines, algorithmes et infrastructures numériques participent après coup de stratégies qui n’ont pas d’abord pour but de tromper les masses, de les neutraliser ou de les désactiver, mais de les exploiter comme ressources sans en prendre soin. »13

Telle est en effet l’une des clés majeures de toute refondation : opérer comme le suggère le philosophe et son association Ars Industrialis une « thérapeutique » des nouvelles technologies, plutôt que de laisser le fantôme de la main invisible high tech imposer sans contrepartie ni contrepouvoir ses magies de création – car Google crée plus que personne – et de destruction opératoire de nos singularités. Donc « passer de l’état de fait toxique actuel à un état de droit curatif »14 .

Entre l’état de fait et l’état de droit, il y a la prise de distance et l’interprétation. Le souci est moins la faculté du nouvel univers tout connecté à faciliter ce que nos vies garderont toujours de routinier, que la tendance de ses acteurs à nous faire croire – et parfois ils y croient eux-mêmes – que tout de nous et de notre société ronronne ainsi… Improviser du saxophone, tel John Coltrane, et donc se « désautomatiser », suppose au préalable une maîtrise magnifique des « automatismes » de l’instrument. Et surtout une capacité à rêver, à laisser par intermittences son esprit divaguer pour imaginer et se donner les moyens de rompre les vagues du conformisme. La routine, l’obéissance aux règles n’ont d’intérêt qu’à condition d’en avoir conscience et d’être capable de les casser.

A l’échelle de l’individu comme de la planète, d’un point de vue micro comme macro économique, l’enjeu est selon Bernard Stiegler de configurer une « société automatique désautomatisable », « à la fois critiquable, tirant un juste parti du Web sémantique automatique, et désirable », car créatrice d’une multitude de singularités disparates plutôt qu’une horde d’hommes et femmes sans qualité. Avec bien d’autres, notamment via les Entretiens du Nouveau Monde Industriel15 , le philosophe agit, autant d’un point de vue social et politique que technologique afin d’engager cette refondation-là… Qui passe carrément selon lui par la réinvention du World Wide Web, tel un territoire non de marchandisation réflexe mais de controverses assumées, de communautés enrichissant leurs savoirs de multiples confrontations symboliques plutôt que de se soumettre aux oukases mathématisables et totalement illusoires du confort et de la sécurité en ligne. Tout à l’inverse des propos du président exécutif de Google, Eric Schmidt, se félicitant que l’internet « disparaisse » en devenant plus omniprésent encore que l’électricité au cœur de notre quotidien, il s’agit de le rendre plus visible que jamais… Jusque dans le dialogue que nous aurons avec la caméra du smartphone, la porte du bureau ou la tasse de thé de grand-mère grâce à ce système nerveux du monde que devient la toile !

Autre cruciale clé de cette refondation : enterrer l’emploi pour mieux le remplacer, lui et son faux frère le chômage, par l’activité créatrice de soi et des autres. C’est-à-dire par le « travail » tel que Stiegler l’entend, ou ce qu’on appelait, il fut un temps, le « métier ». Cela signifierait d’une certaine façon un travail « libéré », tout autant qu’un temps libéré, non pour la caricature de ce que d’aucuns nomment « loisirs », abrutissement éternellement renouvelé de la con-sommation, mais pour le développement de ses propres capacités et celles des autres par rebond.

Même si l’on peut à juste titre se méfier de toute prétention au « vrai », cette refondation ne peut se traduire que par un chantier de « vraie politique », car d’invention théorique et pratique, sur le moyen et le long terme, d’un nouveau modèle de société. Le préalable serait bien sûr un « état de l’art » sans concession de nos sociétés européennes. Ensuite, entre le Web retrouvé ; l’apprentissage tout le long de la vie par exemple via une contre-université du numérique16 ; la taxation des flux plutôt que des revenus, telle que pensée par Yann Moulier-Boutang17 ; le revenu minimum d’existence de niveau suffisant comme le défend le Mouvement français pour un revenu de base18, etc., les pistes ne manquent pas pour qui sait oublier les leurres de l’emploi, de la sainte Croissance et de son fils le PIB. Stiegler parle d’ailleurs d’inventer dès à présent « une autre société fondée sur un revenu contributif », somme d’argent permettant à tous de vivre décemment moyennant, tout le long de la vie, la transmission et l’apprentissage de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être. Soit une sorte de « revenu d’intermittences » dans une « économie elle-même macro-économiquement repensée dans sa totalité comme contributive. »

Utopie ? Rêve d’intellectuel ? Mille fois non. Car cette urgente refondation, se nourrissant des bénéfices de nouvelles technologies réappropriées, détournées, pratiquées et posées à bonne distance, se construit d’ores et déjà partout dans le monde. Elle existe en germe dans les initiatives recensées par Michel Bauwens et sa P2P Foundation. Elle aurait été dynamisée par la loi sur le numérique, qui a été soumise aux internautes en octobre 2015 et qui doit être discutée par le Parlement au début 2016, si ce gouvernement indigent n’avait pas cédé aux lobbies et supprimé son article 8 concrétisant en droit le « domaine commun informationnel ». Tout ou partie de cette refondation s’expérimente déjà, d’une façon ou d’une autre, dans ces villes ou pays, d’Utrecht à la Finlande, qui testent le principe d’un « revenu universel ». Et elle grandit, entre autres projets, dans l’expérimentation de plateforme et de revenus contributifs que construit l’association Ars Industrialis dans et avec un territoire de 400 000 habitants : Plaine Commune, qui est une communauté d’agglomération de la Seine Saint-Denis. « Il y aura des réussites, dit Stiegler. Il y aura des échecs qui nous permettront d’avancer. Mais cette aventure, qui est collective et qui passe par plusieurs expérimentations » en France mais aussi bientôt en Equateur ou encore en Chine, bref partout dans le monde, « est bel et bien lancée.19 »

 

  1. « COP21 : des négociations dans un sale climat », par Sophie Chapelle, basta !, 17 novembre 2015. []
  2. Il s’agit donc d’une parfaite expression de ce que le penseur Evgeny Morozov qualifie de « solutionnisme technologique ». Voir par exemple : « Evgeny Morozov, Contre l’internet centrisme », Culture Mobile, 7 novembre 2014. []
  3. « Comment Sanofi et Google luttent ensemble contre le diabète », par Frédéric Bergé, BFM TV, 31 août 2015. []
  4. « Google s’allie à un site généalogique pour lutter contre la mort », par Amélie Charnay, 01net, 27 juillet 2015. []
  5. « Google dépose un brevet pour un bracelet anti-cancer », par Anthony Morel, BFM TV, 27 mars 2015. []
  6. « Demain vos robots auront une âme grâce à Google », par Amélie Charnay, 01net, 3 avril 2015 et l’article de l’excellent Internet Actu : « Après la personnalisation… la personnification », par Hubert Guillaud, 29 septembre 2014. []
  7. « Ray Kurzweil prédit que les humains seront des cyborgs en 2030 », par Pierre Fontaine, 01net, 5 juin 2015. []
  8. Extrait d’une grande interview de Bernard Stiegler, à paraître dans le magazine Society le 27 novembre ou le 11 décembre 2015. []
  9. Bernard Stiegler, La société automatique, 1. L’avenir du travail (Fayard, 2015), page 96, en référence à un article de Chris Anderson dans Wired, « La Fin de la théorie. Le déluge de données rend la méthode scientifique obsolète ». []
  10. Bernard Stiegler, op. cit., page 356. []
  11. Lire aussi, en écho des événements du 13 novembre 2015, Bernard Stiegler : « Ce n’est qu’en projetant un véritable avenir qu’on pourra combattre Daech », propos recueillis par Margherita Nasi. []
  12. Lire Mounir Fatmi et Ariel Kyrou, Ceci n’est pas un blasphème. La trahison des images : des caricatures de Mahomet à l’hypercapitalisme (inculte / dernière marge, Actes Sud, mai 2015). []
  13. Bernard Stiegler, La Société automatique, op. cit., page 178. []
  14. Bernard Stiegler, op. cit., page 89. []
  15. Voir le site des Entretiens du Nouveau Monde Industriel 2015, dédiés les 14 et 15 décembre 2015 à « La toile que nous voulons : du web sémantique au web herméneutique ». []
  16. Bruno Teboul et moi-même présentons le 14 décembre 2015, aux Entretiens du Nouveau Monde Industrie qui se déroule au Centre Pompidou, un projet de « contre-université du numérique », basée sur la notion de « communs » et qui se veut la réponse à l’arrivée en France de la Singularity University. Ce projet est la suite d’un manifeste écrit également avec François Nemo et Yann Moulier-Boutang en juillet 2015 « Pour une deuxième vague numérique plus humaine et critique ». []
  17. Lire par exemple « Taxe carbone ou taxe pollen ? Pour une taxation de tous les flux financiers et monétaires », par Yann Moulier-Boutang, dans le numéro 39 (fin 2009) de la revue Multitudes. []
  18. http://revenudebase.info/ []
  19. Extrait de la conclusion d’une grande interview de Bernard Stiegler, à paraître dans le magazine Society le 27 novembre ou le 11 décembre 2015. []

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