Créateur limite, limite créateur

Roland Cahen : « Au cours du 20ème siècle, les artistes ont appris à lâcher prise, à intervenir le moins possible, à minimiser leur action sur la matière, à se positionner comme médiateurs entre la nature et le public, à jardiner pour réunir les conditions nécessaires et suffisantes permettant à la nature d’exprimer les œuvres. A l’inverse, l’artiste démiurge reste le modèle social dominant, cherchant à maîtriser, bâtir, assembler, composer, décider, inventer, matérialiser. Ce fût la querelle entre John Cage père du minimalisme et de l’indétermination et Pierre Boulez, chantre de la maîtrise stylistique et de l’abstraction complexe. L’art numérique n’a fait que renforcer cette dichotomie entre le déterminisme absolu du code et la liberté, toute relative, laissée à l’utilisateur, au joueur ou au visiteur. Cette pseudo liberté n’est-elle pas celle-là même qui est à l’œuvre dans la devise “tous créateurs” ?
Mais au fond, cette liberté surveillée n’est-elle pas plus ancienne ? Ne faisons-nous pas le plus souvent que reproduire, customiser, combiner et consommer les objets sur étagère ? Nos imaginaires ne sont-ils pas déjà en vente sur les linéaires des supermarchés de la pensée ou sinon disponibles dans les allées de l’histoire ? Les artistes ne sont-ils pas les plus habiles combinateurs ? »

Jack Coudert : « Mon cher Roland, voici un premier matériau-plateforme, suite à nos conversations montagnardes, où j’exprimais, en gros, à quel point aujourd’hui, (dans la poésie contemporaine tout du moins) la position d’auteur n’était plus tenable et comment elle avait été attaqué tout au long du XXème siècle. En voici déjà un rappel…

ENCORE UN EFFORT, POUR UNE POÉSIE VRAIMENT CONTEMPORAINE
En 1870, un an avant le soulèvement de la Commune, Isidore Ducasse Lautréamont revendiquait : « La poésie doit être faite par tous » (cf. Poésies II). Et aussi : « Le plagiat est nécessaire ». Premier coup de hache contre la notion d’auteur et de propriété privée de la création intellectuelle. 4O ans plus tard, en 1916, Tzara découpe des mots dans un journal et les tire au hasard d’un chapeau pour composer le premier poème dadaïste. Dada, grande aventure de “collectifs” met à bas, en plein chaos mondial, la subjectivité éthérée de l’auteur. Les surréalistes s’engouffrent dans la brèche, allant voir du côté de l’hypnose et de l’inconscient, du sommeil et des rêves, là où Raison et Conscience sont détrônés. En 1959, à Paris, de jeunes poètes américains se souviennent de tout cela. Burroughs coupe et sabote les lignes en inventant le cut-up. Il dit : « La poésie est pour tout le monde ; les cut-ups sont pour tout le monde. » En 1968, les situationnistes laissent dans la rue, sur les murs, les affiches et les tracts, d’impérissables slogans poétiques, inventés par tous et pour tous, gratuits comme la vie. Avec les années 70, Barthes et Tel Quel mettent en avant les formalistes russes, la grammaire générative, la sémiologie. Barthes écrit : « Comme institution, l’auteur est mort », démystifiant ainsi l’idée d’une inspiration d’en haut qui viendrait habiter un être élu (cf. Le plaisir du texte). Aussi, à partir des années 80, tout poète sérieux ayant pris en compte ces avancées décisives n’a pu que chercher de nouvelles techniques où l’espace créateur ne soit plus celui d’un “moi individuel” qui étale son intériorité, mais bien un travail sur la langue. De ce point de vue, l’apparition de la musique techno avec ses procédés de mixages, samples et autres, ainsi que l’ordinateur, ont modifié le paysage.

Qu’est-ce à dire en fait ? Qu’on pourrait ainsi remonter l’histoire du 20ème siècle avec ce fil rouge d’une mise en cause récurrente de la notion d’auteur (entendu dans son sens 19èmiste, le démiurge tout-puissant inspiré). Qu’est-ce qui avait changé ?

On sait avec Galilée que l’homme n’est pas au centre de la création, avec Darwin qu’il n’est qu’un animal parlant, un maillon de la chaîne de l’évolution, avec Freud qu’il n’est pas même le maître dans sa maison, jouet de son inconscient, avec Einstein que la relativité est au cœur de son espace-temps. Elle est balayée l’idée cartésienne d’un moi créateur central, souverain, d’une subjectivité unitaire consciente toute-puissante. Je pense, donc je suis limité. La modernité nous a appris ceci : nous sommes des animaux parlants, habitants de la Logosphère, producteurs et consommateurs de langage.

Ce langage nous préexiste. La position contemporaine du créateur de langage, appelé poète, ce serait donc celle-ci : s’approprier des “rubans de langue” dans la “bande passante” environnante, et les “trafiquer”, selon des opérations et procédés originaux, définis par chaque créateur lui-même (détournements, hybridations etc., de matériaux préexistants). Le langage n’a pas vocation à être réduit à sa seule dimension utilitaire (d’information et de communication). C’est ce qui définit la poésie : jeu et travail de la langue. De ce point de vue, la musique contemporaine est certainement le poste le plus avancé par rapport à cette pensée de la création.

*

Ceci nous amène à cela : quelques réflexions sur 2 notions-clés.

1 – Le lâcher-prise

Un autre positionnement a vu le jour au cours de ce 20ème siècle, une attitude plus “ orientale” de lâcher-prise. Cela a été très net dans les arts plastiques. Se rendant compte que le moi ne pouvait pas tout, que la volonté de maîtrise sur la matière aboutissait souvent à un résultat limité, certains artistes ont décidé de mettre le moi de côté et de s’ouvrir aux forces non intentionnelles (en termes taoïstes, passer d’une attitude “yang” à une attitude “yin”). Cela donne le geste inaugural de dessaisissement de Marcel Duchamp quand il réalise le premier ready-made ( “Fountain” 1906). Geste repris sous d’autres formes par d’autres artistes inventant des techniques (l’empreinte par exemple) où l’artiste minimise son intervention (Yves Klein, Giuseppe Penone, Rauschenberg, Hantaï…). « Le moi est haïssable » (Pascal) et « Je est un autre » disait Rimbaud qui avait mis au point sa méthode de dérèglement des sens pour trouver d’autre horizons. John Cage, admirateur de Duchamp, et fin connaisseur de la pensée chinoise, a fondé sa révolution musicale sur ce “ retrait du moi”. L’artiste devient un opérateur-agenceur d’éléments déjà-là.

2 – Révolution numérique : tous créateurs ?

Les nouvelles technologies ont réalisé des progrès considérables et libéré des champs de pratique totalement nouveaux. De la conception à la réalisation, l’artiste créateur a une possibilité plus grande de laisser l’œuvre se faire par la “machine”. Il n’en demeure pas moins que s’il y a révolution, elle doit d’abord se situer dans la Pensée (et non dans les moyens). Dans une conception, stratégique et politique, qui ne soit pas asservie à la Technique. Godard est un bon exemple de créateur qui a expérimenté les nouveautés technologiques pour réinventer toujours son art.
Sur un autre plan, celui du partage et de la diffusion, la mise en réseau ou en “collectifs” est une avancée réelle et positive : elle accélère le développement des dynamiques créatives, favorisent le dépassement de l’individualisme, et sollicitent l’interaction comme l’autonomie de groupes autonomes, sorte d’archipel échappant à la volonté de contrôle d’un pouvoir central. Toutefois, l’art n’a pas attendu la révolution numérique pour connaitre nombre d’aventures collectives.
Reste cette question : Tous créateurs ? Dans un grand et généreux désir, l’art a souvent revendiqué le “par tous” et “pour tous”, appelé de ses vœux un “Art Populaire”. Un art où serait abolie la frontière scène-salle, acteurs actifs-spectateurs passifs, producteurs-consommateurs. Ce désir d’en-commun est hautement louable. On doit cependant y observer cette réserve. L’histoire de l’art nous apprend que les vraies révolutions ont toujours été le fait de quelques individus singuliers, libres, réfractaires, se groupant parfois pour l’occasion, en avance sur leur époque, vilipendé comme tel, et campant fermement un pied dans une culture classique profonde, et l’autre dans un futur anticipé.
Il est bon qu’une révolution numérique démocratise les moyens de produire de la création, mais la Création surgit souvent de manière spontanée, imprévisible, et déjouant nos goûts déjà formatés, et nos imaginaires pré-stéréotypés. »

Roland : « Cher Jack, tu écris que la musique contemporaine est un poste avancé de la pensée du lâcher prise du créateur. C’est sans doute vrai, par exemple dans le domaine de l’indétermination pour la musique live, mais en musique électroacoustique dite sur support, les formats sont relativement contraints et c’est un des points sur lequel je voudrais m’arrêter ici.
Lorsque je travaille en studio, il m’arrive de lancer des processus musicaux que j’écoute se dérouler de manière autonome. Par exemple la répétition de deux courtes phrases qui se rapprochent et s’éloignent en se décalant. Ce sont souvent des objets temporels merveilleux, un peu comme la formation des cristaux, le mouvement hypnotique des flammes, etc. Mais leurs durées, la régularité de leurs déroulements et leur côté basique, voire monotone m’interdit souvent d’en faire des œuvres musicales. En tant que créateur, je me sens un peu exclu de l’acte de création. Je me contente alors avec regret de les fusionner avec d’autres éléments sonores, de les détruire en quelques sortes. C’est pourquoi j’en viens à chercher des formes hors durée d’écoute, des installations, mais aussi des dispositifs donnant aux auditeurs la main sur le déclenchement et le contrôle de ces processus, à abandonner une partie de mon pouvoir de créateur par des dispositifs que je pourrais concevoir, écrire ou programmer. Cela concerne en particulier l’art numérique, des installations interactives, générative et autonomes, où l’algorithme et la programmation prennent le pas sur la création de la matière musicale. Si je demande à un robot relativement performant de produire cette musique, il suffit que je lui rentre quelques règles algorithmiques, le plus souvent in-fine assez simples, pour qu’il produise de “ma musique” à l’infini.
Je n’ai plus qu’à m’asseoir et à l’écouter, comme une vache qui regarde passer un train. Je suis devenu un créateur limite.

Jack : « Mon Cher Roland, Génial!!! Tu entres là dans un concret tout à fait clair, en parlant de ton processus de création. A t’écouter, on voit déjà l’immense pas franchi, dans le dessaisissement de l’œuvre (je te cite : « lancer des processus musicaux et les laisser se dérouler de manière Autonome »). Tu es donc à l’origine du processus, mais sans intentionnalité, tu reconnais aussi la limite de ce processus de création, et ton propos final nous amène à imaginer de fait une fiction terrifiante où le créateur serait exclu de “sa” création (nouveau mythe de “Frankenstein”?). Fiction à la Kubrick. La machine prend le pouvoir. Oui, c’est vertigineux. L’anthropologue Leroi- Gourhan (cf. Le geste et la parole), dans les années 70, disait, sommairement résumé, que l’homme était parvenu à extérioriser sa force musculaire à travers les machines (grues, roues etc.), et que maintenant, avec l’ordinateur, il était en passe d’extérioriser sa force cérébrale. De fait, en libérant ces forces à travers des machines, l’homme se libère : il n’a plus à faire. Est-il donc en passe de libérer sa force créatrice et émotionnelle ? (Des robots possédant non seulement une intelligence, mais aussi un cœur  et une imagination ? De vraies copies de l’humain en somme ?) Créateur limite, en ce sens, oui parfaitement. Il n’en demeure pas moins que l’Agent Central, c’est l’homme pensant. C’est une étape de l’Histoire en marche. Le créateur collabore et assiste à sa propre dépossession. Effroi ! Et pourquoi pas ? Voyons ce que ça donne…

Jack : « Mon Cher Roland, je reviens vers ce que, à travers la description de ta recherche, tu me donnes à penser. Tout se passe comme si ce “créateur-limite” était pris entre deux écueils : le Charybde d’un imaginaire pré-formaté, et le Scylla d’une exclusion de sa propre création par la “Machine” qui créerait un “infini des possibles”. À ce point, deux notions me semblent importantes à avancer : Composition et Stratégie.
Comme tu le dis toi-même, c’est toi qui lances le processus, qui installe le dispositif. Tu es le Compositeur, celui qui décide de l’origine de l’œuvre, de son architecture, de son déploiement et de sa fin. C’est cela la Pensée. Et tu le fais dans un contexte d’idées, de luttes esthétiques, de découvertes technologiques, etc., avec une volonté qui est tienne d’intervenir dans le champ de l’art. C’est cela la Stratégie. Ce sont ces deux balises qui empêchent ta musique de se dérouler à l’infini devant toi, consommateur (merveilleuse et très parlante image que celle de la formation des cristaux). C’est pourquoi je place la Pensée au centre. La Technique (comme son nom l’indique) n’est là que pour servir. Ce n’est pas le numérique qui libère, c’est l’usage qu’on en fait. Par ailleurs, l’Histoire nous apprend que les révolutions sont faites d’allers-retours (« Deux pas en avant, un pas en arrière » disait Lénine). Il suffit de voir Picasso qui, après le cubisme, retourne à l’ordre en revenant à Ingres mais en ayant risqué autre chose, pour sortir du connu et trouver du nouveau. Un pas considérable a été franchi, une démonstration importante a été faite, rien n’est plus comme avant. Il a agi “en situation”, pour réagir contre une certaine forme d’art de son époque. Si je dis « encore un effort pour une vraie poésie contemporaine », c’est que la poésie se contente de faire de la poésie, de ressembler à de la poésie. Si je dis que la musique contemporaine me semble le poste le plus avancé, c’est parce que je sens que les compositeurs actuels, explorent, cherchent et n’hésitent pas à surprendre, interpeller… Je trouve que ton idée de situations interactives, génératives et autonomes est sur ce point très novatrice. »

Roland : « Cher Jack, s’il faut dépasser la poésie qui se contente de faire de la poésie et de la musique…, quel serait cet « effort pour une vraie poésie contemporaine », paraphrase du titre d’un pamphlet de Sade ? Un radicalisme libertaire, la recherche de l’inouï, de la disruption ? Ou à l’inverse, le renoncement à créer, l’abandon de la recherche ? L’acceptation d’un horizon d’interprète, d’artisan habile de la matière et des formes verbales et musicales. Si le créateur n’a plus de choix que de reproduire ou combiner, il se contente comme acte créateur de tirer au hasard comme Cage et devient limite créateur.
Avec l’Internet, encore plus qu’avant, l’accès à l’art et à la connaissance se dressent autour de nous comme une citadelle qui nous environne, immédiatement accessible, visible, connu, sapant toute velléité et prétention à inventer, à créer. Reste que la création justement s’échappe des prisons de l’histoire. Elle montre un bout de nez coquin là où l’on ne l’attend pas, germe au milieu de merdiers hyper-complexes et “se rit de l’archer”. On chercherait donc plutôt à provoquer l’invention autrement, mais comment ? Oublier ou ignorer les postures du créateur comme celles du senseur. Être à la fois dans la conscience de la complexité et dans la naïveté du jeu où tout est permis. Tous créateurs et en même temps tous savants. »

Jack : « Mon Cher Roland, limite créateur ou créateur-limite, c’est donc toujours affaire de limite.
En poésie, il me semble que la création se tienne sans cesse en ce point de déséquilibre où elle est menacée de disparition, de renoncement, un peu comme la braise, entre extinction et embrasement.
Il est à la fois impossible de continuer et impossible de renoncer. Peut-être le créateur est-il limite en ce qu’il lui faut assumer ces impossibles contradictions. Assumer aussi que la création peut recouvrir de multiples formes. La création anonyme, par exemple, œuvres sans nom, sans signature ou encore la création collective. Autant d’échappées au modèle dominant du démiurge.
Oui, la création “se rit de l’archer”, invente ses chemins. Et demeure Mystère de l’inconnu. Cette conversation commune en est la métaphore directe. Le germe d’une parole a donné lieu à ce foisonnement arborescent d’idées hors-format, qui va maintenant passer par un autre cycle (compression, formatage, sélection, détournement, hybridation …..) et engendrer d’autres échos, ailleurs… Bon, allons chercher chez les Vieux Maîtres des idées neuves… « La situation étant désespérée, tout est maintenant possible » (John Cage) »

Roland Cahen, Jack Coudert

References :

John Cage : about silence https://www.youtube.com/watch?v=pcHnL7aS64Y

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