Tous créateurs, un mirage ou une promesse pour l’avenir ?

D'après Les métamorphoses d'Ovide

Peinture électronique réalisée directement sur tablette tactile, sans le support d’une photographie retravaillée.

Créateur ou créatrice, est-ce comme l’écrit Félix Guattari cité par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre1 « la conception dans laquelle tout être humain est créateur chaque fois qu’il réalise son humanité en étant attentif à des différences dans lesquelles il se reconnaît, et qu’il manifeste le désir de faire partager à d’autres à la fois la reconnaissance de ses différences et la reconnaissance de son humanité, en tant qu’elle s’exprime dans l’attention à ces différences. Chacun se trouve ainsi orienté vers un but qui est d’intéresser d’autres personnes, de susciter leur curiosité, et ce processus est au principe de la formation des communautés qui se constituent autour de la rencontre entre êtres distincts dont chacun entend faire partager aux autres les différences qui font sa singularité. » ? Ou serait-ce plutôt la puissance de création cité dans toutes les disciplines spirituelles et religieuses, qui associe ce pouvoir à un être supérieur dont personne ne dénie l’aura mais que chaque humain essaye de copier en créant un monde à son image et pour son confort ?

Et quid à l’ère du numérique, où la machine, les algorithmes et le virtuel remplacent petit à petit la présence humaine ? La question se pose de ce qui restera du domaine d’action de l’esprit humain dans ce nouveau monde sous l’emprise du numérique. Les premières réponses, intuitives, rappellent l’importance de l’émotion et du processus instinctif et empirique de l’acte de créer.

Examinons d’abord l’émotion. Elle est le résultat, en principe, d’une interaction entre le corps (physique) et le psychisme (mental), suscitée principalement par une perception et une sensation, ou bien un souvenir imprimé dans le catalogue de la mémoire. Or, la machine n’a pas (du moins pas encore) de corps physique sensible et ne peut ressentir d’émotion, processus aléatoire et empirique : rougeur des joues, moiteur des aisselles…etc. Les notions de plaisir, de peur ou de honte lui sont totalement étrangers. On peut, à la rigueur, programmer un ordinateur à ressentir des émotions « électroniques » mais nous n’avons nulle certitude sur la viabilité du programme mis en œuvre pour construire le « psychisme » de la machine – un terme dont l’usage est ici contestable, puisque la sphère du monde psychique résulte d’une interaction entre le corps et l’esprit.

Pablo Picasso a déclaré que l’art était sexué ou n’était pas. Une affirmation en grande partie évidente puisque l’élan créatif utilise les sens pour élaborer un objet. Or, l’intelligence artificielle est, par essence, asexuée et teintée d’anaphrodisie, même si les programmateurs peuvent y introduire des paramètres virtuels de genre, mais déconnectés des sensations. Jusqu’ici, le corps, la sexualité, les émotions de l’art reste par conséquent du domaine de l’humain. L’analyse prospective, basée sur les outils de connexion, les Big data et les algorithmes, est aujourd’hui la méthode principale d’accès à la prédiction des comportements individuels.

Le chiffre important est ici celui de deux à cinq pour cent des comportements individuels, qui apparaissent échapper à la puissance des algorithmes. Ce phénomène d’un petit pourcentage de personnes, dont les décisions et comportement échappent aux prévisions de l’analyse prospective la plus poussée, conduit à formuler une hypothèse : et si cette petite proportion était la manifestation de l’aptitude humaine à la déviance, à l’originalité, à l’imprévisibilité, à la fulgurance créative ? Et s’il en avait de tous temps été ainsi ?

On crée avec ses tripes, entend-ton souvent dire… Et après ?

Le flot numérique a permis la diffusion encore plus facile et instantanée de millions d’images d’œuvres. Cependant, derrière ces images se cachent des créateurs qui ont à gagner la reconnaissance de leurs efforts. Picasso, à l’aube du 21ème siècle, a établi le mythe de l’artiste travaillant seul face au monde, le dominant par sa puissance de travail et son énergie créatrice. Ceci est à mettre en abyme avec les artistes contemporains qui produisent en série et en atelier avec plusieurs dizaines de personnes. A l’aune de la volonté contemporaine d’exister et d’établir sa notoriété et son originalité, le monde de la culture et de l’art représentent désormais une industrie florissante. L’offre de techniques de création artistique plus souples, moins fatigantes comme la photographie numérique, les imprimantes 3D, la réalité virtuelle ont aussi permis de créer un art débarrassé de toutes notions de métier et d’artisanat.

Cependant, l’effet de facilité a généré un aspect pervers. La créativité, coulant à flots, a brisé son cadre économique. De l’époque des corporations, où le nombre de créateurs était contingenté à l’ère contemporaine, où tout individu peut peindre, dessiner et se proclamer artiste, devient une attitude qui a dévasté les structures avec lesquelles les créateurs pouvaient se permettre de se rémunérer et ainsi, se consacrer à leur métier. L’économie deviendra alors la censure du monde artistique, une économie déjà dominée par l’intelligence numérique et ses entreprises, castrant tout créateur.

Alain Galet

  1. Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Enrichissement, une critique de la marchandise, éditions NRF essais/Gallimard, Paris, 2017 []

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