Tous créatifs. Notes sur la transmission

Etre un passeur.
Entre un adulte et son enfant, se pose la question de la transmission. Ne reposant pas sur des acquis socialement balisés comme le travail en entreprise où le parent fait partie d’un groupe identifiable, l’art ne s’impose pas, il se propose, s’expérimente, naît de l’accident, de croisements improbables ou de l’oubli de la technique.
À la fois sacerdoce et marathon, s’engager implique souvent un parcours solitaire fait de grandes joies et de traversées du désert, de remises en questions où la pratique quotidienne nourrit notre paysage intérieur. Chacun cultive un jardin lié à son passé familial, son enfance, ses rencontres, sa culture, ses maîtres et son ego. L’artiste, le plasticien, le performer, est un passeur, celui par qui une civilisation, une époque, une histoire restera. De la peinture rupestre à Guernica en passant par Le radeau de la Méduse, on se souvient, cela s’est passé, ceci nous est donné à voir, à lire. Le dessin, souvent, a traversé les siècles, il est la base des écritures anciennes. Nous sommes enfants du passé, de ce qui a nourri notre imaginaire, forgé notre goût, notre sens esthétique. L’art implique de faire des expériences, de se tromper, de recommencer, de vivre des obsessions. Le jeu, les pratiques naturelles telles que l’imitation, l’observation, effectuées sans enjeux, sont utilisés par l’enfant dans sa découverte de la création comme par l’artiste dans ses recherches. On imite par envie, par admiration, par mimétisme. La voie de l’étude par écrit ou oral s’adapte à celle du faire, sans théorie, le geste se substitue à la parole, laissant la main guider le cerveau dans une acquisition du plaisir. L’enfant se fait plaisir, fait plaisir à son parent, observateur bienveillant. Il n’y a ni maître ni élève, juste deux observateurs silencieux, sans jugement, se laissant guider par l’expérience.

Que désirons-nous transmettre inconsciemment ?
Faire participer notre enfant, au quotidien, à l’émerveillement que nous entretenons depuis notre propre enfance, à travers notre pratique, en étant pédagogue non réfléchi, pour laisser émerger à son rythme une acquisition par synchronisation. La plasticité du jeune cerveau se développe, modifie ses capacités, élargit son horizon, absorbe les influences externes en jetant des ponts entre les œuvres. La transmission joue un rôle dans l’acceptation d’expériences nouvelles, sert d’assise dans un environnement propice au développement culturel d’un esprit en formation, fait socle pour l’évolution créative. C’est le « déformatage » qui est intéressant, apprendre a désapprendre, trouver une voie personnelle. Le droit à l’erreur, dans le choix, dans la prise de confiance en soi et dans sa capacité à créer.
L’art numérique ne se résume bien évidemment pas à cette plaque derrière laquelle vit un autre monde, mais la jeunesse de ses acteurs fait que la transmission de ses bases pour engendrer une nouvelle génération demande encore du temps, de notre temps humain, alors que la métamorphose est perpétuelle au sein de la machine. Ce qui nous lie intimement est l’algorithme, qui lui aussi s’avance vers une fin programmée. La machine apprend à se comprendre elle-même, nous nous accrochons, parents, ne voulant accepter que cet enfant puisse vivre son existence hors du cocon familial. La question de la création telle que nous l’envisageons encore aujourd’hui arrive en butée et demande une refonte. On peut envisager aussi ce « tous créatifs » par l’abandon des tâches aux robots et super ordinateurs. Nous n’aurions, humains, plus qu’à nous consacrer aux choses de l’esprit, de notre développement personnel sans contrainte de travail. C’est une voie ouverte où deux intelligences cohabitent, où sortie de l’ère post-industrielle renaîtrait une société où l’art serait un axe majeur de vie.

Qu’est-ce qu’une société sans art, sans créatifs ?
Nous parlons bien de la société humaine et c’est bien là où se trouve le point de bascule avec le post-humain. L’intelligence artificielle, ni chair, ni matière, développe des univers possibles, paysages, mode vie qui se déploient. Par analogie avec le végétal, comme la plante, elle possède un système racinaire dont elle fait base : le réseau, d’où émerge une structure dont nous voyons le signe, telle une fleur quantique. À nous de sentir et savoir regarder ses fleurs pour en tirer une huile essentielle de cette création en devenir.

Christophe Luxereau

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