Créativité et patrimoine

Le patrimoine est à l’origine une notion juridique qui désigne couramment l’ensemble des biens qu’une famille est susceptible de transmettre à sa descendance. C’est seulement dans un second sens, déjà extensif, que le patrimoine désigne l’héritage qui se transmet non plus à l’intérieur d’une famille, mais à l’échelle d’un groupe humain plus vaste : nation, ville, entreprise, humanité, etc. Mais une autre extension du concept doit aussi être prise en compte, puisque nous ne comptons pas seulement comme patrimoine des biens matériels, mais aussi des biens immatériels, en particulier d’ordre intellectuel et artistique.

Si maintenant nous en venons à la question de la créativité, tout d’abord en quoi consiste exactement la création ? Est-ce la radicale nouveauté ex nihilo ? Non, considère-t-on en général, car seul un Dieu tel celui de la Bible est réputé pouvoir créer quelque chose à partir de rien. Les créations humaines apparaissent plutôt comme des recombinaisons, un usage de l’ancien pour faire du neuf. Mais si cela semble indiscutable dans le monde matériel, n’y a-t-il pas pour l’esprit, étincelle divine diront certains, possibilité d’être absolument créatif ? À supposer que cela soit vrai, les productions spirituelles auront encore besoin d’une histoire, d’une matrice, bref d’un patrimoine préexistant pour émerger.

Comment la créativité s’inspire-t-elle alors du patrimoine sans le reproduire ? C’est que l’existence d’un patrimoine peut parfois apparaître comme un frein à la créativité, du fait de l’inhibition qu’il tend à susciter : on n’imagine pas être en mesure de produire des œuvres d’une valeur quelconque quand tant de choses formidables existent déjà. Le frein peut aussi plus pratiquement venir de l’énergie, et corollairement de l’argent, déjà investis dans la valorisation du patrimoine. Est-ce à dire que la pleine créativité exigerait la mise entre parenthèses du patrimoine ? Non bien sûr, mais elle demande sans doute un bon usage de celui-ci pour se développer.

Il me semble en effet qu’existe une confusion sur la nature du patrimoine dans les arts et les sciences, et peut-être au-delà. Car ce qui est précieux en lui, ce n’est pas à mon sens le catalogue des œuvres et des pensées de tel ou tel, comme on le conçoit souvent, mais de pouvoir ré-accomplir dans nos propres contextes les gestes créateurs de Léonard de Vinci, Galilée ou Bach. Valoriser au mieux notre patrimoine, c’est par la méditation des œuvres et des processus d’invention, se laisser guider par le génie des auteurs jusqu’au plus près possible de la source de créativité… et peut-être avoir la chance que l’une de ses gouttes rebondisse jusqu’à nos lèvres. Le patrimoine collectif, même lorsqu’il existe sous forme matérielle, n’est donc pas principalement un patrimoine de biens, mais un patrimoine de façons de faire et de façons d’être. On peut alors exercer sa créativité en se demandant : que ferait Euclide aujourd’hui ? Que ferait Socrate à ma place ? Que ferait Rimbaud ?… Et comment dois-je m’y prendre pour leur ressembler ? Autrement dit, être créatif, c’est renaître encore et toujours. Et devenir créatif, c’est apprendre à renaître encore et toujours. C’est aussi apprendre à distinguer créativité inspirée et innovation d’apparat.

Sylvie Allouche
Université de Technologie de Troyes (CREIDD)

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