Ce qui créé sens 01 : le jardin partagé Lilolila

Lilolila / La Revue du Cube

Jardin partagé Lilolila © Carol-Ann Braun

Ce texte fait partie d’un double article sur le sens dans l’espace urbain. Ce premier article est issu d’un entretien entre Carol-Ann Braun de « Concert Urbain » et Alice Rouillon du jardin Partagé « Lilolila ».

En quoi la dynamique qui fait vivre un jardin partagé ressemble-t-elle à celle d’un réseau social en ligne ? Le « contre-exemple » végétal d’Alice Rouillon balise l’argument de Carol-Ann Braun, qui reprend les grandes lignes de la réussite de Lilolila pour cerner la portée de son action sociale « numérique ».

A lire en écho : « Ce qui créé sens 02 : le design du partage » par Carol-Ann Braun.

Lilolila est situé au croisement des rues Haxo et Belleville, dans le 19e arrondissement de Paris.  Ce carrefour est une sorte de galette, plate, minérale, et notre terrain tout petit : 225m2, soit 15m par 15m. Lancé il y a 12 ans avec l’aide de la Mairie de Paris, Lilolila n’est pas un jardin familial ou ouvrier pour cultiver des légumes. Trop de voitures, trop de pollution. Ce qui compte, c’est  la terre, un rapport au monde au-delà des mots. Le plaisir de jouer à la patouille, l’odeur de la terre, la construction d’un espace partagé.

Dans les années 2000, la Mairie de Paris a mis en place une structure appelée La Main Verte. Elle supervise l’ensemble des projets de jardins partagés. Des règles encadrent ces initiatives locales. Les jardins partagés ne sont pas des squares. Chacun est porté par une petite association de quartier. Très petite, très locale, ce qui limite l’effet domino en cas de capotage.

Il ne s’agit pas d’un espace réservé à quelques privilégiés ou d’un jardin privé avec une porte qui ne s’ouvre qu’aux « membres ». Le jardin se doit d’être ouvert aux habitants du quartier, aux passants occasionnels, à tous. Il doit être visible de l’extérieur.

La Mairie a donné une valeur symbolique marchande au terrain de Lilolila qui aurait donc pu être exploité à d’autres fins. Quatre festivités par an sont le signe de cette ouverture : concert, lecture, jeu de tarot, information compost ou jardinage tout simplement. Cette année, nous avons du retard. Nous allons donc fêter le solstice d’hiver avec des bougies, de la musique et une soupe de pois cassés.

On a eu de la chance : La Fondation de France nous a proposé d’accueillir une œuvre de Yona Friedman, spécialiste de l’auto-construction et de l’architecture de la survie. Son œuvre remonte aux années 60. Il a travaillé en Italie, dans le tiers monde, poussant des jeunes étudiants architectes et habitants à construire eux-mêmes des structures inédites.  Mais il n’avait aucune œuvre en France ; il s’agissait donc de trouver un lieu où implanter une de ses auto-constructions.

Nous avions une petite cabane, style abri de jardin plutôt immonde, où nous mettions nos outils, nos graines. Yona Friedman a imaginé pour le jardin une structure spécifique, grandiose. Nous avons discuté avec lui, fait des propositions, une vraie participation à la conception de notre nouvelle cabane qui a bouleversé la géométrie de notre terrain. Et dont nous sommes terriblement fières.

L’OPAC n’a pas souhaité prendre les risques d’une auto-construction. C’est donc une entreprise privée qui a bâti la structure. Avec du bois apporté de l’est de la France, traité avec des produits naturels anti-putréfaction. Ces grands poteaux se chevauchent les uns, les autres, par triangulation. Rien n’est aligné, il n’y a pas de fondation, à peine 10 cm de béton avec deux gros boulons.

L’intérêt de cette structure est sa hauteur. Nous avons fait gagner le jardin en volume, laissant grimper akebia, glycine, houblon, vigne, chèvrefeuille, clématite. Nous avons même un mur de dix mètres de haut végétalisé d’ampélopsis magnifique. Ce travail en hauteur, imaginé par un véritable artiste, a démultiplié notre « espace vert ».  La végétation y est tellement dense, qu’on s’y perd.  C’est plus qu’un jardinet, c’est un réel espace vert. On ne se voit pas dans ce jardin, c’est hallucinant.  Je cherche Fred, je ne la trouve pas, elle se cache derrière les topinambours.

Lilolila est géré par un groupe d’une douzaine de personnes, dont un noyau de 8 jardiniers réguliers. On discute, on se dispute, on négocie, on  se met d’accord. Et on jardine.

Curieusement, on est toujours à peu près le même nombre ; quand l’un part, un autre apparaît.  Certains viennent deux fois, puis disparaissent. Pourquoi ? Parce qu’ils se trompent de vocation? Parce que s’intégrer à un groupe déjà constitué, avec des plaisanteries, des références, un code, c’est trop difficile ? Une fois ou deux, on a fait en sorte de ne pas être chaleureux pour ne pas accueillir des personnes qu’on ne sentait pas, peut-être racistes, sexistes, trop dépressifs…..

On dit « jardin partagé », mais c’est aussi « jardin pour chacun ». Lilolila n’est pas qu’un espace collectif. Il appartient à chacun, différemment, individuellement. C’est aussi mon espace : si je suis flippé, je vais au jardin. Je nourris les poules, je nettoie le poulailler, je coupe les fleurs fanées. S’il devait disparaître, il faudrait que j’invente un autre lieu « hors de chez moi » pour être bien chez moi.

Pascal, 43 ans, est hébergé dans un Foyer du quartier. Un jour, son éducateur est venu nous voir, pour nous demander si on pouvait l’accueillir dans l’association. Chaque dimanche, il vient avec ses outils pour jardiner. Aucun autre membre de son foyer ne vient travailler au jardin. C’est SON lieu. Chaque fois qu’il fait quelque chose, il demande s’il a bien travaillé. Il aime les compliments. Peu à peu, il prend des initiatives. Il a une responsabilité que personne ne peut lui prendre : l’arrosage.

On ne tient jamais pour toujours ce que l’on tient. Là, j’ai le jardin, qui me tient bien. Certains viennent y lire, seul. Ou greliner. D’autres viennent de très bonne heure, quand il n’y a que les poules. Certains y déposent précieusement et rapidement leurs épluchures pour le compost. D’autres ne viennent que s’il y a du monde.

Des pères s’y retrouvent avec leurs enfants qui découvrent une autre manière « d’être », les plus petits surtout, fascinés par les poules. Des mères s’y arrêtent au retour de la crèche.

Pour chacun, il y a une vie, et le jardin offre une manière de vivre à chacun. Par exemple, une membre de l’association qui n’habite pas le quartier a découvert Lilolila en allant rendre visite à sa mère chaque semaine ; elle y vient dorénavant tous les dimanches. Sa mère n’y vient jamais, mais elle cuisine pour nous avec plaisir. Un effet  « boule de neige », où une  action a des répercussions très agréables.

Le hasard provoque souvent ce genre de situation.

Il s’agit d’un sens « invisible », ou  plutôt « induit ». Le jardin Lilolila a des extensions qui ne se mesurent pas, juste un petit bonheur de quartier qu’on ne maîtrise pas.

Alice Rouillon

Note sur les auteurs :

L’amitié entre Alice Rouillon et Carol-Ann Braun remonte à leur scolarité au Lycée Français de New York, dans les années 60. Nées le même jour de la même année, « meilleures amies » à l’époque, elles se sont retrouvées à Paris en 2010 et découvert des similitudes dans leurs parcours, situés à la croisée de l’art et de l’activité sociale. Alice a été peintre, assistante sociale et professeur des écoles. Pour Carol-Ann, aussi peintre de formation, une pratique artistique numérique ouvre sur le design d’interfaces « en réseau ». 

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