Ce qui créé sens 02 : le design du partage

Jardin partagé Lilolila © Carol-Ann Braun

Jardin partagé Lilolila © Carol-Ann Braun

Ce texte fait partie d’un double article sur le sens dans l’espace urbain. Ce second article s’intéresse à la « civic tech » à partir des actions de l’association « Concert-Urbain ».

En quoi la dynamique qui fait vivre un jardin partagé ressemble t-elle à celle d’un réseau social en ligne ? Le « contre-exemple » végétal d’Alice Rouillon balise l’argument de Carol-Ann Braun, qui reprend les grandes lignes de la réussite de Lilolila pour cerner la portée de son action sociale « numérique ».

A lire en écho : « Ce qui créé sens 01 : le jardin partagé Lilolila» par Alice Rouillon.

L’association Concert-Urbain fait partie des acteurs qui travaillent à faire émerger une « civic tech ». On compose et on composte avec les urgences de la révolution numérique. En toile de fond, le jardin Lilolila nous rassure : un bourgeon ne manque pas de puissance, une fleur fanée ne manque pas d’agilité, une feuille morte n’est pas une faillite. Il nous rappelle que la technologie peut même porter des valeurs rétrogrades. A priori, l’infrastructure numérique n’est ni utile, ni bonne, ni même neutre, surtout lorsqu’elle devient média. Un site n’est pas un support transparent pour s’exprimer librement. Sa facture détermine la nature des échanges entre internautes et dégage un type d’interaction spécifique. Les « like » et « pas like » de Facebook sont interdits à Lilolila.

En quoi consiste la plus value sociale d’une association comme Concert-Urbain ? À notre veille technologique, suivie via Twitter et Scoop.it, s’ajoute la création de sites de débat en ligne, dont le design est (idéalement) partagé avec l’ensemble des parties prenantes. A quoi bon ?

Commençons par les « investissements » qui nous permettent d’avancer. Ils incluent les salaires des formateurs qui font travailler des élèves sur des projets expérimentaux : l’Ecole Multimédia, Telecom_ParisTech, L’INA, le CFA’Com de Bagnolet, entre autres. Ensuite, l’aide de sociétés de services informatiques, telles que Timsoft, désireux d’élargir la portée de leur R&D et participer à la vie associative. Et enfin, des subventions : La Fondation Louis Leprince Ringuet, le Ministère de la Culture, la Région Ile-de-France, la Mairie de Paris, La Politique de la Ville, la Fondation de France. Leur encadrement (est-elle comptabilisée ?) et leurs exigences nous ont formé à leur tour.

Pour chaque demande, nous fournissons un énorme travail bénévole de formalisation : des objectifs, des modalités de réalisation, des critères d’évaluation. L’aide financière inclut donc la valeur apportée par nous, citoyens bénévoles, dont l’expertise technique et managériale s’affine avec l’expérience. Nous sommes des fonctionnaires free-lance. Cette expertise contribue au progrès du travail associatif, même si elle ne « rapporte » rien (faudrait-il  estimer sa valeur marchande ?).

Qu’avons-nous fait de l’aide reçue ? On a embauché de jeunes programmeurs apprentis, qui ont fait un travail de pointe et mutualisé les outils développés. On a imaginé des Chartes Graphiques et Éditoriales avec des webmasters en formation. Avec l’approche thématique du « lebonheurbrutcollectif.org » (2011), nous avons confronté la question du sens. Témoigner pour quoi dire ? Nos groupes de jeunes « mobinautes », armés de téléphones mobiles, ont été formés à l’enquête ; des ateliers de parole ont été lancés avec l’interface « Jeu Discut’ » (voir PBsolving.fr). L’objectif : structurer la participation pour que la collecte d’opinions devienne un dialogue de fond. On a testé des dispositifs auprès de publics encadrés par des Centres Sociaux, Antennes Jeunes, EPN, collégiens. Ce travail a été évalué.

Verdict : le sens dépend de la manière dont on arrive à articuler les usages associés à une technologie, le design de l’interface et la finalité des propos diffusés. Notre dernier projet, un « vitrail interactif » que l’on souhaite placer dans la rue, est soudé, décoré et informé par les habitants ; on tente de mobiliser l’ensemble d’un quartier autour de sa construction. Jardin virtuel ?

L’objectif : impliquer les citoyens dans le cours que prend la révolution numérique.  On peut agir pour déterminer le fonctionnement et la facture des outils qui façonnent « le changement ». L’auto-construction fait partie de l’auto-détermination citoyenne, de la démocratie participative.

Les artistes et artisans ont un rôle déterminant dans ce travail. Comme Alice Rouillon l’a bien décrit dans l’article qui accompagne celui-ci, Yona Friedman a su transformer le « jardinet » Lilolila en « espace vert » grâce à une méthodologie participative spécifique.  Pour nous, les composantes électroniques peu chères fournissent de nouvelles pistes pour le « mieux maker-faire ensemble ».  On peut choisir comment mettre en scène un débat en ligne. On peut « upcycler » les enregistrements d’ateliers de parole retrouvés au fond d’un tiroir.  Avec l’apport de musiciens locaux, on peut donner une identité sonore aux internautes et faire le pont entre le social et le réseau.

De ces pratiques distribuées, collectives, itératives, émerge un nouveau type de travail, un  « design à vocation sociale » qu’aucune structure étatique ne mène faute d’effectifs, qu’aucune société privée n’engage faute de rentabilité, qu’aucun laboratoire universitaire ne mène à bien, faute de public. Et pourtant, il s’agit de pratiques qui aident à cerner la spécificité de l’innovation.

Quel retour pour ces investissements créatifs ?

Que font les pouvoirs publics avec les prototypes issus de la « civic tech » associative ? Parfois beaucoup. Un exemple : le Conseil Général du Val-de-Marne a adapté notre plateforme « dring13.org » (2007) pour créer, avec l’apport de toutes les parties prenantes, « mesideesaussi.valdemarne.fr » (2012), un site de concertation à l’attention de personnes en situation de handicap mental. Des citoyens habituellement exclus de la concertation ont pu contribuer à la décision publique. La co-construction ainsi engagée a représenté une forme de « progrès social ». Tous ont vu leurs rôles évoluer lors de la mise en place de cette expérimentation, promesse d’un changement. Le levier a été puissant pour la durée de la concertation, aujourd’hui « close ». Un fonctionnaire a un champ d’action circonscrit par la loi ; il ne peut pas assumer la responsabilité d’un terrain vague. L’action s’arrête. L’hiver tombe.

Qui prépare le printemps ? Pour Lilolila, la nature pousse toute seule et prend le relais. Puis, il y a les habitants. Chaque année, leur engagement renouvèle le sens du jardin partagé. Pour l’équipe Concert-Urbain, le nombre de contributions en ligne n’est qu’une mesure de succès parmi d’autres. Notre responsabilité est de déceler les forces et les faiblesses des dispositifs expérimentés. Idéalement, il faudrait mutualiser les expertises de tous ceux qui ont investi des moyens, y compris les expertises des pouvoirs publics, qui peinent à greliner le design de l’interface. Ils ont aussi une responsabilité envers nous et nos investissements, si difficiles à comptabiliser. C’est une question de solidarité dans une chaîne de valeurs à consolider ensemble. Le sens durable de notre travail en dépend.

Carol-Ann Braun

Note sur les auteurs :

L’amitié entre Alice Rouillon et Carol-Ann Braun remonte à leur scolarité au Lycée Français de New York, dans les années 60. Nées le même jour de la même année, « meilleures amies » à l’époque, elles se sont retrouvées à Paris en 2010 et découvert des similitudes dans leurs parcours, situés à la croisée de l’art et de l’activité sociale. Alice a été peintre, assistante sociale et professeur des écoles. Pour Carol-Ann, aussi peintre de formation, une pratique artistique numérique ouvre sur le design d’interfaces « en réseau ».

 

 

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