Créer, c’est vivre deux fois*

La psychologie expérimentale1 a montré que la créativité est avant tout une qualité différente du rapport au vivant. Elle réside dans une qualité d’ouverture à ce vivant et au risque, qui fait d’elle un art de vivre que nous pouvons TOUS cultiver. Cette créativité est un espace intérieur autant qu’un mouvement. C’est une capacité à s’abandonner, à se laisser façonner par « l’inconnu » en soi, par l’Autre en soi,  et à se laisser surprendre par qui nous sommes en train de devenir. Créer, c’est  renoncer au savoir et à la sécurité que ce savoir apporte. C’est donc un risque – oser mettre au grand jour ce que l’on ignore encore de soi  et qui pourrait nous exclure – ainsi qu’une transgression vis-à-vis de l’ordre social réveillant immanquablement peurs archaïques, angoisses paranoïdes et la question déchirante de la perte2 . La créativité chemine dans le mystère et l’obscurité des eaux inconscientes. C’est pour cela sans doute que le seul dieu créatif, Héphaïstos3 ,  était aussi monstrueux, boiteux, exclu du Mont Olympe et de la société des autres Dieux.

Cette créativité, on le voit, n’a rien de commun ni de compatible avec les slogans et autres injonctions à créer, premiers ennemis de l’élan créatif.  Rien à voir non plus avec la vulgate créativiste développée dans le discours social et entrepreneurial qui en jalouse les résultats sans pouvoir s’en donner les moyens. Ces perversions de l’innovation pullulent dans tous les secteurs : « sous des dehors de « rupture », elles ne sont qu’une continuation de l’ancien dont la meilleure illustration reste  l’obsolescence programmée, qui crée un désir de remplaçabilité et la perte de valeur ». Cette remplaçabilité serait « le véritable esprit du capitalisme qui produit du non changement, du faux changement, du consumérisme, du faux mouvement et qui organise l’insatiabilité »4 . Très loin aussi de cette créativité se situent les ambitions Prométhéennes qui nous veulent « artisans » de nous-mêmes, Dieu, Créateur et créature à la fois. Une toute-puissance à l’image des projets religieux des transhumanistes ou politiques de la Silicon Valley qui installent une nouvelle servitude volontaire par l’élaboration d’une « prison algorithmique »5 au sein de laquelle la créativité et l’aléa sont bannis par des  « systèmes de recommandation et de personnalisation qui sont des machines à broyer la créativité et l’émancipation » 6 . C’est pourtant la sérendipité7  qui permet de s’étonner du hasard et de lui donner un sens, qui est ce dialogue entre raison et imagination, conscient et non conscient, liberté imaginative, étonnement et intuition, et qui est un ingrédient fondamental pour faire émerger  la découverte. Edgar Morin insiste sur la nécessité  «d’initier dès l’école à l’art de la sérendipité, en partant de Voltaire et de Conan Doyle et plus tard en examinant l’art du paléontologue ou du préhistorien. (…) Le concept de sérendipité intéresse la pensée complexe, par le fait qu’il met en relief le caractère créatif et génératif de l’aléatoire, de l’événement, de l’imprévu, de l’inattendu. On peut l’intégrer dans la catégorie des qualités intelligentes, comme l’ « auto-hétéro-didactisme », ou l’aptitude sherlock-holmésienne »8 . Mais notre école en dépit de ses nouveaux outils numériques, reste conformiste, perfectionniste, centrée sur le résultat, éloignée de l’expérimentation, de la culture de l’incertitude, du questionnement, du paradoxe et de l’erreur salvatrice, faisant dramatiquement chuter les scores créatifs des élèves. Anti-créative aussi, la culture des écrans et la télévision, particulièrement stérilisante en matière de pensée divergente9 . De nombreux ingrédients créatifs restent ainsi contrecarrés ou étouffés  par notre société du contrôle.

Mais si nos ennemis créatifs sont nombreux, ils sont pourtant parfois très anciens, et notamment parmi les plus importants. Ainsi Nietzsche clamait que « celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit »10 . Bien avant lui, Léonard De Vinci peignant La Cène, rétorquait au Prieur qui se plaignait de ses horaires de travail, que « c’est au moment où ils travaillent le moins que les esprits élevés en font le plus » ! La décantation, la vacuité et le vagabondage mental n’avaient à l’époque pas été démontrés à l’IRM comme source de fulgurances créatives et d’insights, même si la légende d’Archimède criant « Eurêka » hante toujours Syracuse ! C’est donc peut-être le temps qui manque le plus à la créativité de notre contemporain. L’homme écrasé par son labeur d’abord, puis par l’usine, mis au pas de la montre, coupé de la Nature, coupé de sa propre nature et de sa sensualité par une industrie naissante, recouvrant la vie et la ville de son nuage gris. Telle fut la révolte de D.H. Lawrence11 , puis plus tard, de Nicolas Berdiaev. « L’accroissement des zones de confort, fruit apparemment bénéfique de la civilisation, aurait dans le même temps provoqué une scission d’avec la profondeur (…) et l’essor créateur »12 . La société de contrôle où le sensible est peu à peu gommé, où l’homme ne parvient plus à faire expérience, où il « montre », « dit » sur les réseaux sociaux, ce qu’il ne parvient plus, ou pas à vivre, où il dilue sa responsabilité autant qu’il abdique ses engagements réels 13 et sa capacité de décision14  à coups de clics, dans un « faire » qui ressemble à du vent. Confisqué le temps de cerveau ? Raptés aussi le désir et l’imaginaire par la marchandisation capitaliste ? Probablement … Prométhée a donné son nouveau feu : le réseau, mais l’homme semble avoir perdu sa flamme, sa vitalité et son goût du jeu. La question de Pierre Rahbi « y a-t-il encore une vie avant la mort ? » résonne et interpelle. Il ajoute : « cultiver son jardin ou s’adonner à n’importe quelle activité créatrice d’autonomie sera considéré comme un acte politique, un acte de légitime résistance à la dépendance et à l’asservissement de la personne humaine »15 . Résister pour revenir au corps, à l’attention, à l’expérience, à la Nature, aux liens ou à soi-même. Résister pour  savoir encore « jouer » avec la norme et préserver son enthousiasme. Résister pour se laisser mouvoir par la passion de ses intérêts désintéressés et de sa curiosité inlassable. Résister pour la gratuité, la simplicité et l’humilité de la créativité. Résister pour créer et créer pour résister, un double mouvement qui souligne, qu’il était et qu’il sera toujours, difficile de créer quelques soient les évolutions technologiques du temps.

Cette difficulté s’additionne à la responsabilité exorbitante que nous avons vis-à-vis de la nécessité d’exprimer notre singularité créative. Car comme le rappelle Jim Harrison, « si tu refuses de mettre au monde ce qui est en toi, ce que tu ne mets pas au monde te détruira». Nos créations aussi gratuites soient-elles sont notre joie d’exister et notre salut. Elles témoignent et condensent les fondements et la vulnérabilité d’une vie humaine. « De toutes les écoles de la patience, et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le plus bouleversant témoignage de la seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile. Elle demande un effort quotidien, la maîtrise de soi, l’appréciation exacte des limites du vrai, la mesure et la force. Elle constitue une ascèse. Tout cela « pour rien », pour répéter et piétiner. Mais peut-être la grande œuvre d’art a moins d’importance en elle-même que dans l’épreuve qu’elle exige d’un homme et l’occasion qu’elle lui fournit de surmonter ses fantômes et d’approcher d’un peu plus près sa réalité nue »16 .

La nécessité de créer s’associe au mystère insondable de « l’évènement créatif » de sorte que le vivant produit inlassablement sa surprise. Plus les algorithmes, la technique et le Big Data prolifèrent « pour imposer une vision du monde qui étend sans limites l’empire de la causalité et le champ du prévisible », plus notre monde est rattrapé par « la vérité de l’imprévision »17 . L’évènement détruit tous les cadres pour nous rendre à la constatation : « Mieux on connaît la position actuelle d’un individu ou d’un collectif, moins on sait quel acte il va commettre. (…) Tout se passe comme si les individus mais aussi les peuples réagissaient en temps réel à leur propre prédictibilité, pour la contrecarrer»18 .

Le vivant échappant aux perversions du contrôle en leur faisant un pied de nez pour conserver un monde encore humain, voilà qui n’est pas sans m’évoquer la marche inflexible de l’éléphant célébrée par Romain Gary : « Demeurer humain semble parfois une tache presque accablante ; et pourtant, il nous faut prendre sur nos épaules au cours de notre marche éreintante vers l’inconnu un poids supplémentaire : celui des éléphants. Il n’est pas douteux qu’au nom d’un rationalisme absolu il faudrait vous détruire, afin de nous permettre d’occuper toute la place sur cette planète surpeuplée. Il n’est pas douteux non plus que votre disparition signifiera le commencement d’un monde entièrement fait pour l’homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots. Nous ne réussirons jamais à faire de nous entièrement notre propre œuvre. Nous sommes condamnés pour toujours à dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer et votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice dont on ne peut rendre compte en des termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes où entrent teneur, espoir et nostalgie. Vous êtes notre dernière innocence »19 .

Marie-Anne Mariot

* Albert Camus. (1942). Le mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde, folio essais n°11, p129 . « La joie absurde par excellence, c’est la création. « L’art et rien que l’art, dit Nietzsche, nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. (…) Dans cet univers, l’œuvre est alors sa chance unique de maintenir sa conscience et d’en fixer les aventures. Créer, c’est vivre deux fois »

 

  1. Mihaly Csykzentmihalyi, « La créativité. Psychologie de la découverte et de l’invention », Robert Laffont, collection « réponses ». Pour définir la créativité et tenter de la cerner, la psychologie expérimentale a eu recours à des recherches qui ont permis d’en dégager les principales caractéristiques en étudiant la créativité de nombreuses personnalités significatives dans leur discipline (Prix Nobels de physique, astrophysique, politiques, littéraires, sportifs, architectes, musiciens etc). Etude des 10 caractéristiques de la créativité, laboratoire de psychologie Université Paris V http://www.creativeprofiler.com/CreativeProfilerFlyer_F.pdf []
  2. « Que va-t-on devenir  avec le Big Data ? Avec nos têtes paresseuses vidées par les ordinateurs » ? Comme le rappelle Michel Serres dans « Petite Poucette », toute évolution implique une perte mais que sommes-nous devenus quand nous avons perdu 2 pattes pour devenir bipèdes ? Nous avons gagné la main et toutes ses outils-créations. Que sommes-nous devenus quand nous avons perdu la préhension par la bouche ? Nous avons inventé le langage ! Quand l’imprimerie arriva ? Une « tête bien faite » plutôt qu’une « tête bien pleine ». Aujourd’hui que reste-t-il dans la tête de « petite poucette » ? Il répond : « l’invention, l’innovation, l’intuition ! ». []
  3. Dans la mythologie grecque, Héphaïstos est le dieu du feu, des forges et des volcans. Etymologiquement, Héphaïstos signifie « ce(lui) qui brûle, qui est allumé, qui brille». Il est le fils d’Héra et, du Dieu des Dieux, Zeus. Alors qu’il assiste à une querelle entre ses parents, Héphaïstos prend le parti de sa mère. Furieux, Zeus saisit Héphaïstos par un pied et le précipite du haut de l’Olympe[]. La chute du dieu dure une journée entière. Il restera boiteux, infirme, bossu et exclu du Mont Olympe et de la société des autres Dieux. Il deviendra pourtant  inventeur divin et  créateur d’objets magiques. []
  4. Cynthia Fleury sur https://www.franceculture.fr/conferences/maison-de-la-recherche-en-sciences-humaines/cerisy-imaginaire-industrie-et-innovation-du []
  5. Éric Sadin. (2016).  La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, L’Échappée,p 292. []
  6. Philippe Vion-Dury.(2016). La Nouvelle servitude volontaire. Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley.Fyp. []
  7. CATTELIN Sylvie.(2014). Sérendipité, du conte au concept, collection science ouverte, éditions du Seuil, p211. Quelques exemples célèbres : le principe de champagnisation (Dom Pérignon), la pasteurisation (L. Pasteur), la pénicilline (A. Fleming), les rayons X (W. Röntgen), la vulcanisation du caoutchouc (Ch. Goodyear), le post-it (A. Fry de 3M), ainsi que le Caprice des dieux, le Coca-Cola, les corn-flakes, le Ziban et le Viagra. []
  8. MORIN Edgar, La Méthode, t.3, Seuil, 1986. []
  9. https://www.slate.fr/story/133778/enfants-ennui []
  10. Nietzsche, Humain, trop humain. []
  11. D.H. Lawrence.(1932). L’amant de Lady Chatterley, Gallimard. []
  12. Nicolas Berdiaev. (1934). De la destination de l’homme. Essai d’éthique paradoxale. []
  13. Je pense entre autres aux nouveaux phénomènes de « ghosting » []
  14. Pensons à la perte considérable d’énergie voire la paralysie créées par la nouvelle tyrannie du choix générée par la foisonnance des possibles, produits etc. []
  15. Pierre Rabhi, Kaizen mai-juin 2014, p9. []
  16. Albert Camus. (1942). Le mythe de Sisyphe, essai sur l’absurde, folio essais n°11, p156 []
  17. Jean-Luc MARION, « L’évènement, c’est l’impossible qui se réalise » in Philosophies magazine n°108, avril 2017, p68. []
  18. Alexandre Lacroix, « L’histoire en chute libre » in Philosophies magazine n°108, avril 2017, p56. []
  19. Romain Gary, « Lettre à un éléphant » in Le figaro Littéraire, Mars 1968. []

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