Le Cube du partage

Dans notre monde matériel, le partage correspond à une division des ressources. Si je partage un gâteau avec vous, il ne m’en reste que la moitié. Dans le monde de l’information, le partage est une multiplication. Si je partage une photo numérique, nous l’avons tous les deux sur notre ordinateur. Les économistes qualifient les ressources matérielles de « rivales » et celles qui ne suivent pas les lois de conservation de « non-rivales ».

Le monde des technologies de l’information n’est pas magique pour autant, puisqu’il doit tout de même se plier à des contraintes matérielles. Les capacités de calcul de l’information, la bande passante et la mémoire dépendent directement du support matériel. Cela dit, pour la plupart des utilisations, les contraintes matérielles et énergétiques deviennent négligeables. Le traitement, l’envoi et le stockage de milliers d’emails consomment une quantité minime d’énergie, de puissance de calcul, de bande passante et de mémoire. L’idée à retenir est que, dans notre société de l’information, partager ne veux plus dire diviser, mais multiplier.

Mais un processus de multiplication se développe de manière exponentielle. Avons-nous vraiment le contrôle de l’information que nous partageons ? Que voulons-nous partager ? Et que faire si des informations privées sont recueillies, stockées, traitées et partagées sans notre accord ? Sommes-nous toujours prêts à partager des informations comme provenant de notre identité officielle ? Quelles sont les meilleures pratiques de partage d’information qui pourraient profiter aux individus et à la société ?

Afin d’explorer des réponses à ces questions, j’aimerais présenter le « cube de partage des informations » ci-dessous :

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Trois axes y sont représentés :

1)    Le partage privé et public

2)    Le partage volontaire et involontaire

3)    Le partage anonyme et identifié

Notons que ces axes sont de nature plus continue que discontinue. Examinons ces dimensions et la façon dont elles interagissent.

Le premier axe fait la distinction entre le partage privé et public. En général, si j’écris un email à quelqu’un, c’est qu’il est destiné à cette personne uniquement, et non au reste du monde. Une question intéressante pour l’avenir est de savoir si nous allons partager plus facilement avec d’autres humains ou avec des machines. Par machine, j’entends un agent logiciel comme les algorithmes du service d’email de Google qui lisent le contenu des emails afin de fournir des publicités personnalisées. Si ce processus est sécurisé, je peux lui faire plus confiance qu’à des humains effectuant ce travail. En effet, nous ne supporterions pas l’idée que des employés de Google puissent recueillir les emails les plus ridicules ou pitoyables pour les lire à voix haute et rigoler un peu pendant la pause-café. Le concept clé ici est la confiance. Dans l’idéal, l’open source et une cryptographie puissante sont les ingrédients de base pour consolider la confiance envers l’infosphère. Une fois que celle-ci sera établie, nous ferons plus confiance à des algorithmes fiables et à des machines qu’à des humains capables de réactions émotionnelles et de fautes professionnelles.

Le deuxième axe joue avec la limite du concept de partage. Le partage involontaire n’est plus réellement un partage. En principe, nous voulons partager l’information que nous sommes prêts à partager, et rien de plus. Malheureusement, souvent nous ne contrôlons pas ce que nous partageons. Sur les réseaux sociaux, les utilisateurs peuvent facilement repartager et propager un message ou une photo qui ne devait pas l’être à l’origine. Nous ne connaissons assurément pas tous les amis de nos amis. Nous savons également que les agences gouvernementales, et la NSA en particulier, peuvent mettre leurs nez dans la vie privée de presque tous les internautes. Toutefois, il faut bien noter qu’ils ne rendent pas ces données publiques. C’est un peu comme si un paparazzi avait des milliers de photos et de documents sur notre vie : s’ils veulent, ils pourraient décider de les publier ou de faire du chantage, si cela devenait intéressant d’un point de vue stratégique.

Le troisième axe montre que nous pouvons être prêts à partager plus ou moins de choses selon le cas où nous sommes anonymes, où nous utilisons un pseudonyme, ou bien notre véritable identité. Imaginez que vous êtes un fan de philatélie mais que votre patron trouve cette activité ridicule. Vous voulez tout de même rejoindre les communautés en ligne de philatélistes. Ce n’est pas la peine de risquer de compromettre votre relation avec votre chef et d’utiliser votre vrai nom. Mais vous ne voulez pas non plus être anonyme au sein de votre communauté de philatélistes, puisque vous savez que vous allez continuer de discuter avec eux. Dans ce cas de figure, la solution est de choisir un pseudonyme pour que vous puissiez profiter de la communauté privée sans compromettre votre image publique.

Le grand nombre de données provenant des informations que nous créons ou partageons, volontairement ou non, peut être très utile au niveau de la société. Toutefois, dans la plupart des cas, elles restent très utiles même si elles sont anonymisées. Un exemple : je peux bien vouloir partager mes habitudes de transport hebdomadaires avec la société des transports en commun, puisque cela peut les aider à construire de meilleures infrastructures pour mieux servir les autres utilisateurs et moi-même. Mais il n’est absolument pas nécessaire d’associer mon identité à ces données. Savoir qui est qui n’est pas nécessaire pour améliorer les flux du trafic.

De plus, j’aimerais proposer l’idée que même si, par défaut, les données de nos déplacements étaient utilisées par des ingénieurs des transports, pour quelque raison que ce soit, nous devrions toujours pouvoir refuser la collecte et l’utilisation de ces données. Mais ce choix, qui ne serait pas avantageux pour la société, pourrait devenir payant, un prix à payer pour cette non-coopération. Ce système s’applique déjà aux clients d’email sur le web, qui diffusent des publicités différentes selon le contenu de mes emails. Si je peux faire confiance à des agents logiciels qui lisent mon courrier pour recevoir des publicités ciblées, et ainsi profiter d’un service d’emails gratuit, d’accord. Mais je devrais également avoir la possibilité de payer pour que ma vie privée soit respectée et pour ne pas voir de publicités.

Nous faisons tous des erreurs sur la manière dont nous partageons les informations, au niveau personnel et national. La NSA, pensant qu’elle se construisait un énorme avantage stratégique, a en fait perdu et perd toujours une chose qui ne peut pas être achetée et qui est difficile à reconstruire : la confiance. Pour les États-Unis, les révélations d’Edward Snowden au sujet de la surveillance de masse ont entraîné la perte de la confiance à l’international et envers ses plus grandes sociétés comme Microsoft, Apple, Facebook ou Google. Même si ces entreprises n’étaient pas au courant de cette surveillance de masse, protéger la confidentialité des données de leurs clients est une de leurs missions.

La liberté d’expression, d’innovation et de créativité nécessite que nous ayons des options et des choix sûrs pour partager des informations avec qui l’on veut et de la part de notre propre identité, d’un pseudonyme ou de façon anonyme. Il est plus que temps de faire face et de relever ces défis.

Clément Vidal

Pour en savoir plus :

Brin, David. 1999. The Transparent Society: Will Technology Force Us to Choose Between Privacy and Freedom. Basic Books.

Helbing, Dirk, and Stefano Balietti. 2011. “Big Data, Privacy, and Trusted Web: What Needs to Be Done”. SSRN Scholarly Paper ID 2322082. Rochester, NY: Social Science Research Network. http://papers.ssrn.com/abstract=2322082.

There are 3 comments

  1. OlivierAuber

    Clément, tu commences ton raisonnement en distinguant les biens « rivaux » des « non-rivaux ». Certes, quand je te donne une information, nous l’avons tous les deux, mais nous avons aussi en mémoire l’un et l’autre le fait que c’est moi qui te l’ait donnée, et nos entourages sociaux respectifs aussi, dans le cas où cet échange est public ou bien est susceptible de le devenir après coup.

    Dans la mesure où l’information que je t’ai donnée est reconnue comme « pertinente » par nous deux et a fortiori pas nos entourages respectifs, je vais augmenter mon prestige. J’aurai donc tendance à étendre mon réseau social en recrutant ceux qui reconnaissent cela.

    Donc paradoxalement, en partageant avec toi un bien réputé « non-rival », je prend un avantage concurrentiel sur toi !

    La notion de bien « non-rival » est donc une fable – une fable savamment entretenue par les industriels des « réseaux sociaux » qui prospèrent sur nos partages « privés » ou « publics », volontaires » ou non, « anonymes » ou pas.

    Dès lors, on est en droit de se demander si « la liberté d’expression, d’innovation et de créativité » n’est pas une autre fable. Au moins devrait-on à mon avis examiner ces notions en profondeur pour relever le défis que tu signales.

  2. Clément Vidal

    Olivier,

    merci pour ta remarque qui amène la question de ce qui motive à partager.

    Je dirais tout d’abord pour renforcer ton argument qu’avant même le prestige social, il y a la motivation d’avoir un retour. Peut-être que si je partage une photo avec toi, c’est pour te demander implicitement ou explicitement une autre photo que tu as prise. Dans cet exemple, le partage est égoïstement intéressé, sans pression sociale. Donc la mémoire d’un partage joue en effet.

    Je suis d’accord aussi avec ton analyse de pertinence sociale que tu soulignes. Mais la conclusion de ton analyse, telle que je la voie, est en fait surprenante. En donnant, en partageant l’information, on y gagne !

    Je ne pense cependant pas que cet avantage soit nécessairement concurrentiel. Si une personne nous voit partager des photos, elle va juste penser que nous sommes des amis, pas penser qu’on fait un jeu de soumission et domination (sauf si le contenu des photos montrerait que c’était le cas). En somme, si nous sommes des amis (sans plus), et que nous partageons, nous y gagnons tous les deux, et cela enrichit aussi notre prestige dans nos réseaux sociaux.

    En conclusion, la distinction rival / non-rival reste valide, même si elle ne résoud pas toutes les situations, comme la question de la motivation du partage. Et oui, il y a des milliards d’euros derrière nos partages. Est-ce bien ou mal ? Cela reste à discuter.

    A propos de la notion de fable, oui, on pourrait voir nos connaissances comme des « fables » plus ou moins rigoureuses et vérifiées. Mais ce qui importe, c’est de créer des fables utiles, conceptuellement, pragmatiquement et esthétiquement.

  3. OllivierAuber

    Merci pour ta réponse.

    Tu l’as compris, je faisais allusion aux idées de Mauss, Dawkins, Zahavi, Sperber et Dessalles qui sont insuffisamment connues il me semble.
    Je cite quelques liens pour nos lecteurs :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Essai_sur_le_don
    http://en.wikipedia.org/wiki/Signalling_theory
    http://perso.telecom-paristech.fr/~jld/POC/POC_Chap1_extrait.pdf
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Théorie_de_la_simplicité

    Oui la distinction rival / non-rival reste valide (comme celle du blanc et du noir le reste aussi), Cependant, il me semble que cette distinction est insuffisante pour déminer l’océan sur lequel la société est en train de s’engager. Il y des milliards en jeu, et plus encore, dans ce que beaucoup voient comme le futur : l’économie de la contribution, du partage, des communs, etc.

    Sur le Titanic, les gens croyaient naviguer, or ils étaient à bord d’une machinerie qui avait d’abord comme objectif d’asseoir un certain ordre social. Certes, il y avait une coque, un moteur, des hélices et un gouvernail, mais pas de radar, des canots de sauvetage en nombre juste suffisant pour les classes supérieures, et puis surtout un capitaine d’opérette, fier et sûr de son fait. La fable était utile, pragmatique et esthétique, jusqu’à ce qu’elle rencontre l’iceberg.

    Aujourd’hui, les gens croient qu’ils échangent des photos, des vidéos, des infos, des blagues, des mails, etc. à travers les rutilantes machines que sont Google, Facebook et consort, or ces machines ont d’abord comme objectif de prendre en otage leur graphe social et de devenir le vecteur unique de leurs échanges. De fait, ils naviguent sur un océan qui n’est pas celui, tranquille du loisir et de l’information comme ils aimeraient le faire accroire, mais celui, beaucoup plus tumultueux, du politique. Comme tu l’as souligné, l’affaire NSA/Snowden a montré que ces navires n’étaient pas préparés pour cette navigation, et qu’ils pourraient bien y sombrer, et nous avec. L’iceberg pourra être l’énorme bulle financière que le système génère autour de ces paquebots.

    Plus généralement, il me semble qu’il y a une insuffisance criante dans les modèles des réseaux du « Global Brain » que nous développons, c’est précisément la rétroaction des modèles sur les comportements des agents. Si cette idée est admise théoriquement dans la deuxième cybernétique, dans les faits les modèles actuels ne tiennent pas vraiment compte de leur propre rôle. C’est d’autant plus criant quand ces modèles ne sont pas seulement d’ordre intellectuel, mais s’appuient sur des infrastructures et des algorithmes, que ce soit ceux de Google, de la NSA ou bien un jour peut-être de FuturICT. De fait, ce sont des armes politiques et l’on doit en questionner la légitimité en tant que tels. Pour que les gens ne se laissent pas dévorer tout crus, il nous faut développer à mon avis une véritable éducation populaire aux réseaux. C’est là que ta proposition de cube de partage est sans doute utile. C’est pourquoi j’insiste pour faire connaître les idées de Dessalles car cela permettrait de mieux faire comprendre ce qui est échangé, et dans quel but. Enfin, c’est pourquoi j’insiste sur les « critères de légitimité » des « perspectives anoptiques » que tissent tous les dispositifs que nous construisons et auxquels nous sommes confrontés.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Générateur_Poïétique#Perspectives

    Voir aussi mon papier sur lequel j’aimerais avoir tes observations:
    http://cuberevue.com/les-banquiers-pensee/3345

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