Pas de créativité émancipatrice sans culture scientifique

L’innovation numérique ne saurait donner lieu à une créativité émancipatrice sans une culture scientifique et technique libre et ouverte.

Le progrès technique est souvent perçu comme exponentiel. Il se manifeste par la mise sur le marché à un rythme effréné de nouveaux produits et services, impliquant des changements sociétaux rapides et  souvent profonds, sur le modèle de l’impact qu’a pu avoir l’arrivée massive des réseaux de téléphonie mobiles, particulièrement dans les pays dits « en développement ».  On pourrait citer aussi ces générations de digital natives qui –  pour l’instant mais pour combien de temps ? – sont plutôt localisées dans nos pays dit « développés ». On nous annonce une société dont les structures seront fondamentalement ébranlées par l’intelligence artificielle1 , le big data et la robotisation2 . Dans le registre des promesses, gardons tout de même en mémoire les grandes heures de la cybernétique, dans les années 50, où des prophéties similaires avaient été formulées, qui restent inscrites dans la littérature et les œuvres de science-fiction, contribuant d’ailleurs à forger notre imaginaire actuel3 et orientant de ce fait les directions de nos recherches.

Lorsqu’on regarde dans le passé, on se rend compte que le progrès scientifique et technique, ainsi que les révolutions sociétales brutales qui lui sont associées, sont consubstantiels de l’histoire humaine. L’idée d’un passé quasi-statique est un mirage, et il faut rendre justice à la créativité technique des anciens. Que l’on pense à la diffusion de l’imprimerie en Europe : entre les expérimentations de Gutenberg et la propagation dans toute l’Europe, et avec les conséquences que l’on sait, des textes de Martin Luther et des penseurs et la renaissance, il s’est passé autant de temps qu’entre la période actuelle et le moment où Turing et Von Neumann ont jeté les bases de l’informatique. Ce sentiment d’explosion exponentielle est peut-être une illusion, mais, néanmoins, la révolution numérique actuellement en cours porte en elle une singularité qu’il s’agit de faire fructifier : les moyens techniques pour y participer sont, en grande partie, accessibles à tous. Pour innover dans ce nouveau modèle, l’investissement matériel lourd n’est pas le point clé. Même si bien sûr beaucoup de technologies de pointe restent hors d’accès des simples citoyens, il y a déjà énormément à faire avec des outils élémentaires, voire recyclés4 . L’amélioration du hardware (puissance de calcul, capacités de stockage) est vaine sans des idées originales et élégantes pour le faire tourner. C’est donc dans la créativité immatérielle, celle qui pour fructifier et se nourrir de la serendipité à besoin d’un substrat culturel diversifié et non-utilitariste, que réside la vraie richesse. Pour que progrès technologique rime avec progrès social, il faut donc que cette culture soit accessible librement au plus grand nombre, valorisée mais non monétisée et contrôlée.

Alors que la transition numérique est déjà bien engagée, cette condition nécessaire pour que les citoyens puissent réellement se saisir de manière active des opportunités offertes par les nouvelles technologies n’est pas remplie de manière satisfaisante. Paradoxalement, ces dernières années ont vu se développer très rapidement et hors de toute régulation un petit nombre d’entreprises globalisées, une nouvelle caste cherchant frénétiquement à garantir son emprise et à entretenir un prolétariat de consommateurs captifs de technologie, condamnés à ingurgiter passivement une insipide junk-food numérique. Les pouvoirs publics et les collectivités locales financent moult programmes d’émergence, souvent dans le cadre d’une économie qui se voudrait sociale et solidaire. Mais l’écosystème culturel nécessaire pour que cette ambition vertueuse puisse réellement fructifier n’est pas en bonne santé, particulièrement en France où les étudiants se détournent massivement des études scientifiques. Si l’on veut dépasser les beaux discours et l’affichage, l’esprit scientifique, qui dans son principe même implique une perpétuelle remise en cause critique et qui est incompatible avec les monopoles et la privatisation des idées, doit être placé au cœur d’une culture technique offerte librement à tous.

Emmanuel Ferrand

  1. La terminologie est confusante : ces technologies, qui ont d’ores et déjà des conséquences importantes et sensibles, n’ont pas forcément grand chose à voir, ni sur le plan de principes, ni sur le plan des applications, avec notre expérience de l’intelligence humaine. []
  2. Voir par exemple les interventions récentes de Laurent Alexandre. []
  3. Voir par exemple le film La Planète Interdite. []
  4. Que l’on pense à la créativité qui se développe dans les hackerspaces indépendants des institutions. []

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