De quoi l’artiste est-il responsable ?

Rencontre avec Jean-Marc Bustamante, Directeur de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris.

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Artiste, photographe, peintre et sculpteur, Jean-Marc Bustamante est également depuis octobre 2015 directeur de la prestigieuse École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, une maison qu’il connait bien et dans laquelle il enseigne depuis 1996. L’institution a organisé à la fin du mois d’avril un colloque international intitulé l’irResponsabilité de l’artiste.
Rencontre avec JeanMarc Bustamante, autour de la notion de la responsabilité ou d’irresponsabilité en art. Un entretien sans langue de bois avec le nouveau directeur de la plus ancienne école d’art du monde devenu aujourd’hui Les Beaux-Arts de Paris.

Le bureau est vaste et ouvre sur un jardin. « Lorsque j’ai pris possession de ce bureau, je  me suis dit que j’étais un peu responsable du patrimoine, j’y ai donc fait installer quelques tableaux ». Ils sont quatre à orner les hauts murs : à droite, une peinture qui restitue la façade des Beaux-Arts au 19e siècle, au fond, deux toiles classiques, deux prix de Rome « et là, en face, vous avez une œuvre de Jean-Marc Bustamante ». Une encre sur plexiglas. « Cela me permet de ne jamais oublier que je suis aussi un artiste » précise malicieusement Jean-Marc Bustamante. Le décor est planté.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à organiser un colloque sur le thème de l’irResponsabilité de l’artiste ?
Le Ministère de la Culture a eu le courage de nommer un artiste directeur des Beaux-Arts de Paris. Depuis 50 ans, personne n’avait osé ! Six mois après avoir pris mes fonctions, j’ai donc estimé qu’il était important de faire un geste d’ouverture et de débuter la saison des expositions par un colloque sur la question de la responsabilité. Le thème de ce colloque a été pensé dans le contexte de brouillage que l’on connait depuis quelques temps dans le monde de l’art, qu’il s’agisse de  censure, d’autocensure ou d’actes de vandalisme, comme la dégradation de l’œuvre d’Anish Kapoor  exposée dans le parc du château de Versailles ou celle de Paul McCarthy, place de la Concorde. Je trouvais intéressant de s’interroger sur la place que l’on donne aux artistes aujourd’hui, sur la responsabilité qu’on leur fait endosser, sur la valeur de l’art.

Un artiste peut être engagé politiquement ou au contraire totalement autiste, il peut être entièrement libre ou manipulé par le pouvoir. Toutes ces questions se posent à l’artiste. Est-il responsable de ce qu’il fait et jusqu’où ? Quelle est sa responsabilité sociale et politique ? Il me semblait que nous devions réunir dans un colloque des artistes et des intellectuels de tous horizons pour parler librement de ces questions. Vous l’aurez noté, le titre était irRESPONSABILITÉ, ce qui suppose évidemment le statut particulier de l’artiste, statut qu’il peut revendiquer mais statut qui peut aussi être discuté.

L’artiste a-t-il le droit selon vous d’être irresponsable ?
Mais l’artiste a tous les droits ! Chacun est libre ensuite de s’intéresser ou non à son travail. Si on y trouve un intérêt, c’est sans doute qu’on y reconnait quelque chose, une responsabilité justement, ou en tout cas une vision ou une évaluation du monde qui nous touche. Quand on se retrouve face à cette émotion, cela signifie que l’artiste qui l’a produite a sans doute compris quelque chose du monde et que cette compréhension peut d’une certaine manière être appelée responsabilité.

Que retenez-vous de ces deux jours de colloque ?
Les échanges ont été riches et libres. Il était important pour moi de donner la parole à des artistes disons plus provocants. Je retiendrai les interventions de Joann Sfar et du belge Olivier Blanckart, qui sont allés très loin dans leur revendication de l’irresponsabilité de l’artiste. Dans son intervention intitulée « L’espace dialectique et le diable », le dessinateur de bande dessinée Joann Sfar s’est interrogé sur la compatibilité qu’il pouvait exister entre l’artiste et la notion même de responsabilité. De son côté, le sculpteur et photographe Olivier Blanckart est intervenu sur le thème « L’artiste Fast and Furious » entre Raison d’État et Mission Impossible.

Autre élément marquant, la haute tenue et la grande profondeur des débats avec des artistes venus de pays de contraintes ; ainsi, l’artiste chinois Xu Bing, quand il a évoqué la façon dont il réalise son travail d’artiste avec la plus grande liberté possible. Ou encore l’artiste russe Erik Boulatov  lors de sa présentation sur « L’artiste face à la société russe »… Les pays qui ont connus des moments historiques très puissants s’élèvent et vont chercher leurs idées ailleurs.

Vous êtes, vous aussi, un artiste. Quelle est selon vous la part de responsabilité que doit prendre l’artiste dans ce monde bousculé ?
Ce sont des questions difficiles qui ont été abordées lors du colloque. De mon point de vue, tout travail fort qui touche le regard de l’autre révèle obligatoirement une implication émotionnelle, éthique, philosophique ou politique. Autant Vélasquez, Mondrian, que Joseph Beuys ou Andy Warhol sont politiques à leur manière. Personnellement, je place ma responsabilité dans une relation plus humaine, voire plus humble. J’essaie de produire des objets indéfinis destinés à vivre longtemps et de poser un certain nombre d’énigmes à partir d’une forme qui les constituent. Vous pouvez passer devant l’œuvre sans la voir, ou bien être attiré  par elle et lui conférer alors les qualités qui font d’elle une œuvre. En ce qui me concerne, j’aime quand il y a une distance entre l’objet et le public. J’aime la magie et le mystère de l’art, je préfère l’énigme à l’art trop narratif. Je fais confiance à la manière dont chacun évalue et apprécie la place d’une œuvre. J’aime qu’on tourne autour, qu’elle ne livre pas immédiatement tous ses secrets. Hélas, nous sommes dans une société où l’art est avant tout un vecteur de divertissement. Aujourd’hui, les artistes se mettent trop souvent à la hauteur de regard du spectateur ce qui est dommage.

L’art est-il selon vous trop spectaculaire, pas assez austère ?
L’art doit être ce qu’il est. La grande difficulté est d’apprendre à voir après avoir appris à lire.

Donc, à vous entendre, la vraie responsabilité de l’artiste serait d’être plus exigeant ?
Dans la mesure où je défends les artistes, ils sont bien évidemment au centre de mon projet. Je souhaite qu’ils résistent davantage aux sirènes. Ils ne doivent pas oublier que la réussite d’une carrière peut être un échec artistique. Les artistes devraient se donner plus de liberté. Ils sont souvent trop tributaires de l’État, des galeries, des collectionneurs ; ils ont trop souvent, à mon goût, le doigt sur la couture du pantalon et font ce que l’on attend d’eux. Mais une carrière d’artiste est tellement difficile… C’est pourquoi il était important, lors de ce colloque, de donner la parole à certains artistes plus provocants, plus irresponsables.

Au-delà de la responsabilité de l’artiste, la sphère culturelle ne doit-elle pas elle aussi prendre sa part de responsabilité ? Quels sont selon vous ses nouveaux enjeux ?
L’un des enjeux majeurs auquel nous sommes confrontés est celui de la place et de la valeur. C’est un vrai défi. Les propositions des artistes sont plus que jamais diverses.

Alors que jusqu’à ma génération, les avant-garde se succédaient dans un dialogue constant entre l’Europe et les Etats-Unis, la dispersion est aujourd’hui si grande et les centres si nombreux, que nous sommes confrontés à des appréciations très contradictoires. Toutes les disciplines sont à l’ordre du jour, ce qui fait des Beaux-Arts de Paris l’école la plus moderne du moment.

Vous venez justement de prendre la direction de l’école des Beaux-Arts qui porte une responsabilité dans la formation des futurs artistes. Comment envisagez-vous le rôle de l’enseignement artistique ?
J’ai la conviction que l’art ne s’enseigne pas mais qu’il se transmet. La pédagogie de l’art n’est pas identique à celle de la géographie ou des mathématiques. Certes, les cours pratiques et techniques sont essentiels mais la relation qui se noue entre le professeur et l’élève l’est tout autant. Ma responsabilité se situe donc dans le recrutement des professeurs. Je souhaite recruter des personnalités suffisamment engagées dans leur pratique. Je veux, par ailleurs, ouvrir l’école à d’autres disciplines qui sont aujourd’hui très importantes comme la performance, la lumière, le son, l’image.

Quel est votre rapport au numérique, quelle place doit-il prendre dans l’art ?
Nous sommes très bien équipés et avons un pôle numérique très pointu. Mais pour autant, j’estime que le numérique ne doit pas devenir une sorte de miroir aux alouettes. Car il peut être en effet assez simple et rapide de créer et de se faire plaisir avec un ordinateur. C’est pourquoi je tiens à l’éclectisme, tant des disciplines que dans les techniques. Chaque technique à ses qualités de langage et de réception, aucune ne peut remplacer l’autre.

Dans un monde dans lequel, notamment grâce au numérique, chacun devient créatif, les écoles d’art ne doivent-elles pas, elles aussi, changer de modèle ? Ne pourrait-on pas se passer des écoles d’art ?
A quoi servent les Beaux-Arts ? On me pose souvent cette question. Lorsque j’ai été nommé directeur, les autorités de tutelles m’ont demandé de rendre l’école plus professionnalisante. Mais plus professionnalisante de quoi ? Le conservatoire d’art dramatique forme des acteurs qui vont apprendre à jouer Shakespeare, le conservatoire de musique forme ses étudiants à jouer du Beethoven, ici, nous ne formons pas nos étudiants à peindre du Picasso. Notre mission première est de former les étudiants à la création artistique pour qu’ils puissent s’exprimer eux-mêmes, de manière singulière.

Je veux bien que l’on considère cela comme une utopie mais le travail réalisé ici durant 5 ans est considérable. Les étudiants apprennent non seulement des techniques, mais aussi à savoir qui ils sont. Aux Beaux-Arts , si l’on peut dire, l’étudiant apprend de soi-même à travers l’autre. C’est très précieux.

De quel bilan aimeriez-vous être responsable au terme de votre mission ?
Mon projet est clair. Il consiste non seulement à placer l’artiste au premier plan mais aussi à  faire rayonner cette institution. Les Beaux-Arts, plus ancienne école d’art du monde, bénéficie d’une aura unique. Un lieu, un patrimoine, une histoire, des collections extrêmement riches. Les Beaux-Arts sont avant tout un laboratoire et un conservatoire.

Nous ouvrirons bientôt à Rabat la première grande école d’art africaine. Je souhaiterais aussi ouvrir les Beaux-Arts au public à travers sa mission qui est celle de montrer ses collections, mais aussi d’admirer ses productions, ses expositions. Notre rôle est unique à Paris et dans le monde.

Entretien réalisé par Francis Demoz

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