Déconstruire, reconstruire : le cycle salvateur ?

Incontestablement, l’espèce humaine produit une complexité qui la dépasse, entre hyperorganisation locale et désorganisation globale. Les mécanismes de régulation peuvent être aussi bien excessifs qu’inefficaces, tandis que font légion les déficits d’approche systémique. L’humanité génère des environnements artificiels qu’elle peine à harmoniser, comme les villes, et produit tout autant du chaos, en myriade de situations ingérables. Elle atteint des sommets de réussites, en matière de sciences et technologies, comme des gouffres d’incompétences ou d’inaction face à des urgences incontournables. L’immense richesse produite, si l’on considère l’abondance des biens de consommation, se conjugue à la densité des informations ou même des connaissances, alors que l’indigence la plus extrême règne et les injustices font loi.

Que de paradoxes il serait aisé d’énumérer pour mieux situer les contradictions tiraillant des individus et collectifs livrés à leur finitude et à la relativité d’une compréhension nécessairement parcellaire du monde. Dès lors, la tentation première est de suivre l’impératif d’édification morale et intellectuelle consistant à construire une vision d’ensemble de l’état de notre planète, de nos sociétés et cultures. Une bien belle perspective susceptible de rendre fou tout être humain qui oserait ouvrir sa lucidité à cette ambition à proprement parlé inhumaine, hors d’atteinte de nos modestes facultés.

Toutefois, certaines avancées du 20°siècle sont venues perturber la conception progressiste et universaliste de la connaissance. L’effort radical pour faire face à notre condition humaine, en grande partie dans le cadre d’un scepticisme athée destituant la transcendance, a conduit plusieurs courants de la pensée occidentale à déconstruire complètement les représentations, les valeurs et référentiels communs pour aller aux fondements des implicites, ou même à les rejeter. Démarche typiquement philosophique, pourrait-on dire. Toutefois, cette mise en pièce des certitudes, entamée en littérature, en peinture, en cinéma, a donné le surréalisme, le dysnarratif, l’abstrait, l’expérimental, le psychédélisme. Dans le domaine intellectuel, difficile de reporter telle qu’elle cette démarche et de faire preuve d’un déconstructionnisme systématique. Cela reviendrait à éviter d’adhérer à toutes valeurs ou formes de raisonnements, aussi logiques soient-ils, sans les passer au crible de plusieurs niveaux d’analyse, de considérations, d’expériences de l’esprit plus ou moins ludiques, absurdes ou comiques, en vue de les déformer, exploser, métamorphoser.

A ce stade, ne nous revient-il pas encore de cueillir le fruit d’une telle prise de risque, dont les avantages potentiels n’ont pas encore intégré à la culture rationnelle. Mobiliser une corrosive pensée déconstructionniste pourrait être la condition pour ensuite reconstruire ce qui a été décomposé et réduit à l’informe ou, selon le cas, ramené à ses principes essentiels. Une telle reconstruction n’est pas juste remise en ordre, simple réagencement créatif. Il s’agit d’inventer non plus à partir d’une table rase, comme avec les ambitieux et dangereux régimes idéologiques, ni à tenter une remise en ordre traditionnaliste ou dogmatique. À équidistance de tout relativisme ou de tout universalisme, il s’agirait de prendre le risque de poser des bases audacieuses pour convertir notre regard, notre pensée à un autre niveau d’analyse : celui d’une réflexivité aidant à reprendre en compte la vie de l’esprit et du corps en les considérant en permanence comme une matrice produisant du sens, chargée de ses présupposés, dynamiques, cohérences et simultanément impensés, inerties, absurdités. De là, oser risquer une reconstruction de nos modes d’interprétation et d’action en passerait par un renoncement certainement douloureux : celui d’un sauvetage, par de nouvelles valeurs, que portent les espoirs fondés dans un retour au collectif, au réseau, à la magie des technologies emballées, puis ré-apprivoisées. Autrement, l’invitation vise à réhabiliter les pouvoirs destructeurs et « recréateurs » au cœur du fait humain, ceux-là même qui nous ont fait traverser les millénaires d’avant le feu, puis ceux d’avant la science moderne, aujourd’hui censés pourvoir à notre salut. Si nous pensons avoir quelques certitudes, comme celle de savoir penser, nous les sapiens sapiens, et de savoir devoir mourir, peut-être cette autre façon de réfléchir possible aurait à puiser dans les racines de l’humanité même, et non dans quelques scénarios d’anticipation dignes des contes de fée pour enfants. Cette alternative serait basée sur une pensée qui accepterait la conjugaison des rationalités et irrationalités, la possibilité de raisonnements paradoxaux, contradictoires, à la fois vrais et faux, justes et délirants. De même, il nous revient d’envisager une autre façon de mourir, capable de nous détourner du contrat diabolique que nous tendent tous ceux qui prêchent pour une pseudo-éternité transhumaniste. En l’occurrence, pourquoi ne pas se redéfinir en se sachant parfaitement mortel jusqu’à en désirer cette destinée, ce fatum, auquel nous ne pourrons échapper.

L’enjeu de réussir cette mutation, selon les positivistes aux allures de régression parce qu’elle nous ramène apparemment à notre éthos d’être de paroles et d’images, de techniques et de croyances, est de cesser de croire en une sorte de progrès indéfini de l’humanité, en une croissance quantitative érigée en dieu dévorateur, qui écarte que l’humanité pourrait tout à fait régresser, et même perdre bientôt sa mémoire de plus en plus intégralement numérisée, et ainsi fragilisée. Face aux dangers qui guettent notre avenir, il nous revient de plonger dans l’ancrage de notre condition anthropologique pour reconstruire autrement les défis qui s’offrent à nous en nous appuyant sur le meilleur de tous les mondes, passés, présents et futurs, au sens d’imaginés. Et ainsi, le défi serait non de survivre à nous-même, mais davantage d’accepter de nous régénérer grâce à notre fondement imaginatif et intuitif, à nos capacités de transe, de rêverie, de voyages intérieurs et oniriques, complémentaires et peut-être solidaires de la plus pure scientificité et rationalité positive. Mettre en œuvre une réconciliation de nos paradoxes d’humains, pour que le divorce et clivage interne, entre analytique et synthétique, corps et esprits, réalité et rêve, science et croyance, cesse d’écarteler notre planète entre des archaïsmes soi-disant voués à l’extinction et l’exploitation destructrice par tous les moyens servant les fins de quelques uns, pour quelques jours, années, décennies ou siècles de vie en plus, qui en dénatureraient toute la fertilité reconstructrice.

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