Au-delà des apories de la physique et de la métaphysique

Être invité à écrire un article sur la notion de sens vous plonge forcément dans un abîme de perplexité. Il en résulte une tendance certaine à la procrastination, que l’on ait ou non franchi le cap de la fameuse « midlife crisis ». Cette crise de la quarantaine est en effet le moment où ce type d’interrogation entre en résonance avec vos cours de philo de terminale et moult expériences personnelles et professionnelles.

Mais après quelques relances amicales du rédacteur en chef de La Revue du Cube, il n’est plus possible de tergiverser. Fort heureusement, la contribution demandée se limite à la notion de sens du progrès et pas à la question métaphysique du sens. On a donc eu chaud car cette question qui a préoccupé des générations entières de philosophes depuis Anaxagore est autrement plus ardue.

L’Allemagne a fourni des bataillons de scientifiques, de compositeurs et d’écrivains de renommée mondiale. Sans oublier les philosophes qui, de Kant à Heidegger en passant par Hegel, Nietzsche et Schopenhauer ont tous exploré avec méthode la question du sens.

Oui mais… Comment se fait-il alors qu’un pays à ce point civilisé ait pu basculer dans une des pires barbaries de l’histoire de l’humanité, en ayant plébiscité un crétin psychopathe importé d’Autriche ? Soixante-dix ans plus tard, on ne sort toujours pas indemne de la lecture du livre de Primo Levi « Si c’est un homme ». Ceux qui se posaient alors la question du sens ont perdu l’ensemble de leurs repères, de leurs confortables certitudes sur l’homme « mesure de toute chose » selon Platon.

Lors de cet épisode tragique de l’Histoire, de brillants scientifiques comme Werner Heisenberg se sont compromis avec le régime nazi. Ce physicien théoricien découvreur du principe d’incertitude et des bases de la mécanique quantique a singulièrement manqué de discernement dans cette période sombre de l’histoire allemande.

Par-delà la physique quantique, l’ensemble de l’édifice de la métaphysique s’est également trouvé ébranlé, ce qui a fait dire à Emmanuel Levinas que Dieu « s’est suicidé à Auschwitz ».

Est-ce que nous tirons toutes les leçons de l’Histoire ? Manifestement non, puisqu’après Hitler, il y eut les exactions de Staline, de Mao et de Pol Pot… pour ne parler que de ceux-là.

Allez donc écrire un article sur le sens après ça… Heureusement que le thème de cet essai est le sens du progrès. C’est certes complexe, mais on peut encore tenter d’argumenter ! C’est ce que nous avons fait dans de précédentes éditions de cette revue, en soulignant notamment les vertus de l’innovation et l’action de collective, vues comme des remèdes à l’anthropisation. Un autre article soulignait les vertus du partage des connaissances à l’ère numérique. Il s’agit, encore et toujours, de faire mentir l’aphorisme selon lequel l’expérience serait un peigne pour chauves…

Parallèlement à l’irrésistible ascension de la philosophie allemande, la sagesse populaire germanique ne demeura pas en reste au XIXème siècle, avec un proverbe qui résume à lui seul les postulats de nombreux philosophes et qui annonce même les travaux fondateurs d’Albert Einstein en matière de relativité générale : « Alles hat ein Ende, nur die Wurst hat zwei ». Tout a une fin, sauf la saucisse qui en a deux… Ce dicton, que d’aucuns datent de 1867, a été mis en musique plus d’un siècle plus tard par Stephan Remmler, également auteur avec le groupe Trio du titre « Da Da Da » qui remporta en 1982 un succès planétaire encore plus important que son ode à la saucisse bidirectionnelle, dont la courbure évoque les géodésiques de l’espace-temps.

L’humour est probablement le meilleur remède à l’absence apparente de sens. Là où les scientifiques, les philosophes et les responsables politiques et religieux ont depuis plusieurs décennies tant de mal à tracer des perspectives crédibles, les humoristes ont de tout temps fait leur miel des paradoxes et oxymores en tous genres.

L’humour serait de ce point de vue la solution aux apories de la physique et de la métaphysique.

Étienne Krieger

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