Des responsabilités partagées pour ré-enchanter nos vies

Notre grand défi collectif consiste à nous désintoxiquer des recettes avec lesquelles nous avons appris à réfléchir au bonheur : depuis deux siècles, l’ingrédient principal est l’idée sympathique que le bonheur collectif dépend de la recherche par chacun de son bien-être individuel (grâce à la main invisible du marché), et s’appuie sur la croissance sans fin d’une économie puisant dans les ressources naturelles indéfinies de nos territoires. A l’ère de l’Anthropocène, la conscience de la finitude des ressources et des effets irrémédiablement dommageables de l’action humaine sur la planète nous obligent à réfléchir autrement. Une telle pensée alternative, hétérodoxe, n’est possible que si nous considérons que cela peut être une bonne nouvelle pour nous-mêmes, pour nos générations et les générations futures. Comme le souligne le Pape François, « nous possédons trop de moyens pour des fins limitées et rachitiques ». Interrogeons-nous sur les fins que nous nous donnons, sur le sens de nos existences, plutôt que de continuer à prétendre régler les problèmes du monde, et les nôtres, en faisant rêver à la consommation de masse comme un idéal atteignable par les classes moyennes de toute la planète.

Le grand mensonge du discours sur le développement durable est la non prise en compte de la réalité des multiples perdants du système. Ecoutons, là encore, les critères de discernement proposés par l’encyclique Laudato si’ : « Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès. D’autre part, la qualité réelle de vie des personnes diminue souvent – à cause de la détérioration de l’environnement, de la mauvaise qualité des produits alimentaires eux-mêmes ou de l’épuisement de certaines ressources – dans un contexte de croissance économique. Dans ce cadre, le discours de la croissance durable devient souvent un moyen de distraction et de justification qui enferme les valeurs du discours écologique dans la logique des finances et de la technocratie ; la responsabilité sociale et environnementale des entreprises se réduit d’ordinaire à une série d’actions de marketing et d’image. » (n°194).

Pour les (grandes) entreprises, le défi est donc de concevoir les critères sociaux et environnementaux non pas comme des outils de communication, des bonnes pratiques marginales, des normes acceptables tant qu’elles ne nuisent pas à la compétitivité et au retour sur investissement maximal pour les actionnaires, mais comme les critères à partir desquels doit être pensée et mise en œuvre la stratégie, le cœur de métier1. Cela suppose d’aligner les stratégies financières et extra-financières, de comptabiliser et répartir autrement la richesse créée, de lutter contre les pratiques d’évasion fiscale dommageable, de réduire les écarts de rémunérations pour favoriser l’emploi et l’augmentation des revenus des plus vulnérables, etc.2 Aucun acteur n’y parviendra tout seul. C’est ensemble qu’entrepreneurs, consommateurs, pouvoirs publics, collectivités locales, peuvent faire advenir de nouveaux modèles : le succès du documentaire Demain reflète quelque chose du dynamisme et de la créativité à l’œuvre de multiples manières dans les villes et les campagnes, afin de faire advenir la Transition écologique qui est en même temps énergétique, financière, économique, éducative, politique. C’est bien le défi de l’année qui nous sépare des élections présidentielles : réfléchir sur les fins, sur le projet d’une écologie intégrale, au service de la justice sociale, c’est en même temps permettre aux ressources intellectuelles, culturelles, spirituelles de notre pays de s’orienter vers des lendemains qui chantent ; n’attendons pas qu’il soit trop tard !

Cécile Renouard

  1. Frédéric Baule, Xavier Becquey, Cécile Renouard, L’entreprise au défi du climat, Editions de l’Atelier, 2015. []
  2. Cécile Renouard, Ethique et entreprise, Editions de l’Atelier, 2015. []

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