Désillusion sur la confiance

Mercredi 26 septembre, ma fille de 18 ans a pris la décision de quitter Facebook, elle n’a plus confiance.

Le même jour, le cours de l’action venait de perdre 10% de sa valeur en 36 heures ! Les actionnaires auraient-ils perdu confiance ?

Entre temps, une rumeur venue du journal gratuit Metro, et relayée par le journal Le Monde, informe : « Facebook aurait rendu publics des messages privés ! »

Facebook frôle le milliard d’abonnés, quelque chose frémit, on a l’impression d’être dans l’avion avec Chuck Yeager à l’approche du mur du son. Ça tremble, ça vibre ! Hallucination ! Au stade du milliard, c’est l’humanité qui vous parle. Des millions de petites sphères privées bouillonnent les unes contre les autres, au bord de la sublimation ; l’unification des privées va-t-elle confondre le public.

Facebook, c’est le désir que mon privé devienne plus fort que le public au nom duquel on m’en impose. Facebook, c’est l’extension de mon privé au plus près du risque de le dévoiler à tous. L’intime s’exhibe. Dans ce mouvement, l’amitié qui fondait ma confiance dégénère pour se multiplier. Amicale n’est plus la qualité d’une relation de l’un à l’autre, « l’amicale », comme on le dit d’une association, devient un groupe social dont je suis le centre et dont les membres deviennent par leur appartenance même des « amis ». « Veux-tu être mon ami ? » signifie plus exactement « veux-tu être dans mon amicale ? », le projet n’étant plus de reconnaître, mais d’associer. La puissance de mon association c’est ma valeur ; je deviens un petit capital.

Le murmure qui nous faisait entendre que « ça parle » vient se faire voir sur un mur pour nous dire « de quoi ça parle », c’est-à-dire de tout et de rien. Et par dessus tout, de la trahison, de la méfiance, de la perte de confiance, de la dénonciation : « il a dit ci », « elle a dit ça », « elle l’a quitté », « il l’a trompé »… C’est le marché où se règle en public ce que l’on croyait de l’ordre de l’intime.

Le nombril fait le nombre et le nombre jette son ombre sur le monde. Ainsi le « livre des visages » perturbe dans le même moment la confiance de la jeune fille devant son miroir électronique, et celle du collectif mondial dans sa spéculation. Le spéculaire et le spéculatif se fondent dans l’ombre de l’incertitude : y a-t-il eu bug ou pas ? Méfiance ! La rumeur naît, s’amplifie, ameute, fait peur, et si tout n’était qu’un leurre ?

Enraciné dans l’humain qui le mobilise et un appareillage technique considérable qui l’assure, le Web est un espace en soi. Sa logique n’est pas celle des sociétés et des systèmes que nous avons connus jusque là. Pur système de signes (messages, images, schéma, sons…) son inertie est faible et, à l’instar des paquets de photons, il rebondit sans briser le miroir. Dans cet univers, l’information ne prend sens que par la convergence éphémère d’une multiplicité d’informations. Le vrai et le faux alternent au gré des intérêts, c’est-à-dire des relations entre les internautes. L’essentiel c’est que ça produise de l’information.  L’essentiel c’est de toujours surfer, de ne jamais arrêter le mouvement de glisse, de jouer de ses sens pour sentir les courants, les densités, les flux. Exister dans et par le mouvement. Quel intérêt alors de s’arrêter sur un évènement incertain au risque de couler ?

Or, il y a si peu à dire sur ce bug. Car il n’y a rien à dire sur une tautologie. Une tautologie est stérile de toute information « 4=4 », « ce qui est vrai est vrai », « un réseau social a rendu publiques des informations privées que des facebookers voulaient rendre  public sur leur mur privé ». Et alors ! La belle affaire ! ça veut dire quoi de plus ! Du grain à moudre pour la CNIL qui, après tout le monde, finira par déclarer que de bug, il n’y en a pas eu !

Finalement,  il ne s’est rien passé ! Il a suffi que Facebook assure : « il n’y a pas de bug », pour que la confiance revienne,  que la jeune fille reste finalement face à son mur et que l’action reprenne plus de 12,5% en trois jours. Les vieux médias, tigre de papier, si heureux d’avoir trouvé le moyen de frapper au cœur un fantôme de Toile font de plates excuses et jurent une fois de plus qu’il faut toujours et encore vérifier les sources1.

Au 3ième siècle av. J.-C., Hiéron II, tyran de Syracuse, soupçonne que sa couronne n’est peut-être pas faite d’or pur. La crise de confiance est maximale : que vaut ma royauté si ma couronne est fausse ? Que vaut mon savoir si je n’en suis pas sûr ? Que vaut celui qui me sert s’il me trompe ? On le sait, il faudra toute la science d’Archimède pour que la vérité éclate, que le faussaire soit dénoncé, que le tyran ne doute plus et recouvre son autorité2.

Ces deux récits nous parlent de confiance de manières très différentes. Dans des mondes à évolution lente où la volonté de quelques uns pouvait avoir un effet considérable sur la transformation du monde, il devenait essentiel de pouvoir s’assurer des uns et des autres. À ce titre, la vérité garantissait la confiance, le savoir légitimait l’autorité, le contrôle justifiait l’emploi de la force pour imposer. Plus la vérité était indiscutable, plus l’autorité qu’elle fondait était puissante. La parole vraie imposait le silence, condition primordiale de la transmission des ordres, de l’obéissance aux ordres, de la mise en ordre. Celui qui parlait le faisait au nom de Dieu, de la cité, du peuple, du prolétariat, du savoir qu’il soit roi de droit divin, ou tyran, président, premier secrétaire, savant, la force du discours de parole dépendait de sa crédibilité, de la confiance qu’on lui accordait.

Aujourd’hui, la confiance a changé de nature. Elle est toujours une garantie d’absence de risque, mais dans un monde incertain, en changement perpétuel, on sait bien que même les vérités sont instables et qu’elles tiennent plus de l’expérimental que des certitudes de la logique, de la théologie et de savoirs définitivement établis. Des réseaux de forces, des collectifs, des organisations dépensent des énergies considérables pour que le plus grand nombre s’accordent ; au point que, s’appuyant sur la mathématique des grands nombres (la statistique) on tend à nous faire croire que c’est cela la vérité : l’accord du plus grand nombre.

Si la confiance est une garantie de ne pas être trompé, c’est à dire de ne pas se fourvoyer dans une relation, une situation, une action, de qui me garantir vraiment ?

De quoi puis-je être sûr ? Où placer sa confiance quand le monde tremble de toute part, que les vérités se négocient dans des controverses ininterrompues, que le mensonge est devenu un comportement excusable au nom de l’intérêt, que la spéculation sur le devenir fournit l’estimation des valeurs présentes ? Où est le point fixe auquel je puisse m’assurer, dans lequel je puisse placer ma confiance ?

Dans notre monde universellement relativiste et quantique, évidemment en physique mais aussi en sociologie, en économie, en histoire, et tant d’autres disciplines, le seul point fixe est dans la croyance que « j’existe ». Je ne puis m’assurer que de moi-même. Avoir confiance en soi est devenu l’unique point d’équilibre. J’aurai alors confiance dans tout ce qui ne perturbe pas trop cet équilibre et mon bien être va dépendre de l’écosystème dans lequel plonge mon égo. Tout ce qui renforcera la stabilité apparente de mon « ego système » aura ma confiance. Au milieu de ceux qui me ressemblent, qui « acceptent d’être mes amis », plongé dans les objets qui me conviennent et renforcent mon apparence, spectateur des idoles qui me séduisent, je verrai mon être s’épanouir, grandir.

Alors qu’autrefois la religion garantissait des liens des Hommes entre eux et avec le monde, émerge aujourd’hui une religion du moi ! Non parce que l’ego est un dieu, mais parce qu’il est le seul à pouvoir garantir mes liens avec les êtres humains, matériels, cognitifs, à garantir mes « inter-êtres », mes intérêts. « Je suis le maître de mes intérêts », cette illusion fonde ma confiance.

Alors que la méfiance, forçant au contrôle permanent et terriblement coûteux, est devenue une preuve de bêtise, la confiance résultant de mon intelligence, de ma capacité à créer du lien, est devenue un égoïsme, une économie de mon rapport au monde. Elle résulte de mes intérêts, de l’effort que je fais pour maintenir le plus longtemps possible les liens qui me mettent en valeur. Mes amis, mes savoirs, ma culture, mes propriétés. Moi, moi, moi répliqué le plus possible dans une multitude d’êtres dans lesquels je place mes liens, mes intérêts, ma confiance ; moi, petit capital d’intérêts qui m’assure que je suis bien là, qui garantit mon « bien-être ». Confiance qui, grâce aux ruses de la morale, pourrait presque faire croire que je suis un « être bien ».

Personne n’a confiance en Facebook, mais un milliard de personnes y ont placé une multitude d’intérêts, d’inter-êtres, de liens. Ainsi, la jeune fille reste scotchée sur son mur, l’actionnaire garde ses actions.

« Facebook, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Qui serai-je, si je brise mes liens ? Qui suis-je, si je n’ai plus confiance en toi ? Qui suis-je, si je n’ai plus confiance en moi ?

Michel Authier

http://rezonances.blog.lemonde.fr/2012/09/28/bug-facebook-explications-doutes
http://fr.wikipedia.org/wiki/Poussée_d’Archimède

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