Discours de la servitude numérique volontaire

La révolution numérique est en marche : c’est un fait entendu. Même un bédouin perdu au fin fond du désert semble condamné dans un proche avenir à divaguer dans la Matrice.

On nous vante, chaque jour, de nouvelles applications qui permettent de transformer notre grenier encombré d’objets antédiluviens en liasse de billets. Les réseaux sociaux nous donnent l’impression d’être connectés à des millions d’amis alors même que l’on ignore superbement nos voisins dans les transports en commun, ceux-ci étant d’ailleurs compulsivement rivés à leurs smartphones… La solitude grégaire a de beaux jours devant elle, dans la lignée des nombreux oxymores qui pavent le chemin du progrès.
« Si c’est gratuit, c’est vous le produit », nous rappellent opportunément certains contempteurs de ces applications qui nous veulent tellement de bien, qu’elles analysent l’ensemble de nos déplacements et de nos requêtes sur Internet pour anticiper nos désirs et nous proposer ce qui correspond, à coup sûr, à notre « profil ». Vertus et vertiges du « big data », nouvel eldorado du XXIème siècle… Il ne s’agit pas ici d’une mode passagère mais bien d’une révolution, une vague de fond que l’on nous présente comme « positive ». L’ennui, c’est que l’on occulte souvent le revers de la médaille dudit progrès induit par ces algorithmes de « personnalisation de masse » tellement sophistiqués qu’ils nous feraient douter de notre libre arbitre, tant nous serions déterminés par des comportements éminemment prévisibles.

Fort heureusement, la foule est aussi insaisissable qu’une goutte de vif argent tombée sur une tablette tactile. Son acceptation des « meilleurs » outils de recherche et services géolocalisés n’est, en aucun cas, inconditionnelle. Un service Web qui outrepasserait ses prérogatives serait rapidement boudé par une majorité d’utilisateurs qui lui préféreraient un concurrent plus respectueux de leurs droits.
Le sevrage numérique intégral relève en revanche de la science-fiction, même si, dans un registre connexe, on rencontre de plus en plus de personnes qui ne regardent plus la télévision, considérée comme un média du siècle dernier, trop linéaire et pas suffisamment personnalisé.

Le « Discours de la servitude volontaire » rédigé en 1549 par Étienne de La Boétie à l’âge de 18 ans, nous invite à pratiquer un relativisme sceptique qui permet de se maintenir à bonne distance de l’absolutisme des tyrans et de leurs affidés. La situation politique de notre vieille Europe n’est fort heureusement pas comparable à celle du XVIème siècle d’Henri VIII et d’Ivan le Terrible mais le parallèle entre les observations de la Boétie et le contrôle social exercé sur la Toile est assez fécond.
Si La Boétie était notre contemporain, il aurait sans doute rencontré l’informaticien et « lanceur d’alertes » Edward Snowden. Tous deux auraient analysé les ressorts de la soumission aux nombreux dispositifs numériques en apparence anodins qui s’offrent à nous. La Boétie n’explique pas pourquoi les hommes renoncent à leur liberté au bénéfice d’un tyran mais il postule que cette renonciation perdure tant par la force de l’habitude que grâce à un contrôle social pyramidal exercé par une poignée de courtisans. Ce contrôle est complété par de nombreuses sources de divertissement : « Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie ».
Les mécanismes d’assujettissement volontaire décrits par La Boétie s’appliquent de manière troublante à la Toile et trouvent un écho dans l’univers postmoderne du film Matrix.

Le moyen de sortir de cette servitude numérique est à nouveau donné par Étienne de La Boétie : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ». Transposée à l’univers digital et notamment celui du Web marchand, cette injonction consiste à ne pas se résoudre à être réduit à un bipède doté d’un numéro IP géolocalisé. Il convient de rester vigilant et ne pas sombrer dans la force de l’habitude.

Il n’est ainsi nullement nécessaire de faire la révolution pour lutter contre un golem bardé d’algorithmes prétendument géniaux. Il suffit de faire preuve de discernement et d’esprit critique pour être en mesure de se passer, le cas échéant, de services trop intrusifs. Avant d’être le pays d’origine d’une startup devenue un des leaders mondiaux du « retargeting publicitaire », la France est avant tout la patrie d’écrivains humanistes comme La Boétie, qui nous rappellent opportunément que la défaite morale précède presque toujours la défaite politique et que la liberté est souvent celle que l’on veut bien se donner.

Étienne Krieger

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