Du silex au smartphone : pour un kit de survie de l’humanité

En nous inspirant heuristiquement de l’imaginaire apocalyptique développé par la science-fiction, nous proposons de développer un programme de recherche interdisciplinaire, à la fois théorique et pratique, dont le but serait de réaliser un « kit de survie de l’humanité » en cas d’apocalypse, susceptible de constituer un projet politique fédérateur pour l’ensemble de la communauté mondiale. La composition du kit dépendrait évidemment du niveau d’apocalypse imaginé, mais l’un des plus radicaux, en dehors d’une disparition totale de l’humanité qui tuerait dans l’œuf le projet, nous semble être celui où l’on suppose que non seulement tous les artefacts accumulés par celle-ci (comme dans Le Canal Ophite, 1977, de John Varley) mais encore toutes ses connaissances (comme dans la conclusion de Battlestar Galactica, 2004-2009) ont été détruits, et où tout est donc à réinventer, du silex au smartphone, pris chacun comme les symboles des deux extrémités du développement technologique actuel.

Si, structurellement, ce projet repose sur les acquis d’une histoire globale des techniques, le kit n’aurait cependant pas nécessairement à reproduire le cheminement effectif suivi par l’humanité, les chercheurs, ingénieurs ou artisans engagés dans le projet pouvant éventuellement proposer des raccourcis susceptibles de faire sauter certaines étapes. Une conclusion possible pourrait aussi être que nos objets technologiques, en particulier les plus évolués d’entre eux, sont eux-mêmes les fonctions exactes des rapports sociaux mondiaux qui les rendent possibles, et que leur reproduction nécessite celle de ces rapports. Ce projet doit alors s’entendre comme une sorte d’hybridation du projet encyclopédique de Diderot et d’Alembert (1751-1772) non seulement avec la prise de conscience caractéristique du XIXe siècle de l’historicité de l’humanité, mais encore avec celle propre au XXe de sa mortalité : « nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » disait  déjà Paul Valéry en 1919. Il n’est pas sans rappeler non plus le principe des « Fondations » imaginé par Isaac Asimov dans le cycle de même nom (1942-1993).

Quoi qu’il en soit, et pour reprendre le vocabulaire de Günther Anders dans La Menace nucléaire (1981), où il évoque la perspective d’une « apocalypse sans royaume », il s’agirait pour nous de réfléchir aux conditions d’avènement d’un « royaume par-delà les apocalypses ». Nous n’échapperons alors sans doute pas à la nécessité de nous interroger sur le bien-fondé même du projet, dans la mesure où l’on peut légitimement se demander, surtout en cas d’apocalypse provoquée par l’homme, s’il est souhaitable de le réengager dans la même voie qui l’aura conduit à sa perte (cf. Battlestar Galactica à nouveau).

Ce projet sera plus longuement présenté lors de ma participation au colloque « Un imaginaire politique : l’apocalypse », organisé par Jean-Paul Engélibert et Raphaëlle Guidée à l’Université Bordeaux III les 30 et 31 mai 2013.

Sylvie Allouche,
Center for Ethics in Medicine, University of Bristol

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