D’une possible constitution intime du sens

Galopante innovation. Fabuleuse constellation d’étoiles filantes. Essaim de Réseaux tout en lumières et informations.
Objets inanimés répondant enfin au poète Lamartine, après avoir mûri leur assurance : “oui, nous sommes dotés d’une âme qui s’attache à votre âme et la force d’aimer”.
Sophistication et accroissement des capacités par des voies imprévisibles, et pourtant si évidentes une fois jaillies du magma « innovatif ».
Laboratoires et autres matrices ingénieuses fourmillant d’électroniques, de modèles et de données dignes d’accoucher des meilleurs équipements.
Forges électrifiées aux magnifiques chaudrons déversant démons et merveilles. Sur quelles destinées nous mènent vos serviteurs et savants ? Le savez-vous ?

Ainsi pourrait-on interroger cercles de pouvoir et cénacles d’invention ? Et serions-nous même en droit de rudement les mettre en demeure de s’expliquer, tant tout ceci semble implacable, et à beaucoup d’entre les multitudes, absurdes : toute cette débauche de génie qui n’épuise nullement l’absence de signification ! Car nous avons fini par croire que nous avons perdu la carte et la boussole indispensables pour naviguer de génération en génération ?

Certainement, n’avons-nous plus un consensus révélé ou affiché. Et le projet des Lumières, encore elles, semble affaibli, mis en crise par la multiplicité des lectures et options. A moins qu’il reste une manière de faire face au désœuvrement : celle d’une amélioration constante, si ce n’est de l’humain, de ses productions mêmes. Artefacts toujours plus puissants, petits, efficaces, seyants, et proches de nos corps meurtris de finitude. Est-ce là l’équation : le meilleur auquel nous avons renoncé de nous-mêmes, faute de projet collectif et individuel, il nous faut le concéder à la matière, enchantée par nos connaissances et procédés ? Et jamais satisfaits par le résultat, nous nous serions secrètement convenus de rendre d’avance obsolète tout aboutissement, même si certaines créations technologiques sont en mesure, peut-être, de côtoyer l’éternité et la perfection. Que nenni, la mort est dans chaque appareil injectée de force, sûrement pour éviter d’avoir à se comparer à eux.
S’ouvre ici un abîme de doutes et réflexions : l’être humain se projetterait dans cette fuite en avant si irrésistible – surproduction, hypertechnologie – au point d’y choir comme dans un vertige de tourbillon. Être glissant, fou de joies et de peurs, tout en hurlant que cela n’a pas le moindre sens.

Et pour tous ceux qui tentent encore de chercher un sens, comme on tente de trouver un chemin, vaine serait la lutte : le sens n’existe pas en soi, indépendamment de celui qui l’éprouve. On ne trouve pas le sens. Il est tout entier dans le mouvement de celui qui le génère, s’y confond, qui l’épouse intimement et se met à exister en osmose avec lui.

Alors voilà la proposition pour dépasser non-progrès ou progrès, peu importe car c’est un peu la même déchéance sémantique.
Ni enthousiasme effréné, ni réticences paranoïdes face à la progression générale des problèmes et des solutions, des complexités et radicalités. Juste se plonger et se confondre dans le flux agité des tensions et émergences. Pourquoi ? Pour rejoindre le front mouvant qui gagne sur le vide, sur l’impossible, sur l’avenir et qui rend concret, actuel, présent ce qui peut ou doit avoir lieu.
Une fois sur la frange mouvante, ne pas surfer ni se prendre un héros sur la vague magnifique : se croire héros est une divine malédiction. Non. Rester furtif, tapis, invisible et toucher du doigt, à travers la fine paroi séparant l’être et le néant, les espaces intriqués qui attirent vers certains sens, divergent en toute catastrophe.
Palper, tester l’effet, diriger la vague. Se faire humble goutte rampant en éclaireuse. Rejoindre sa sœur, son frère de veille et d’avant-garde, sinon une autre vigie, un sage ou un fou embringués dans un de ces futurs accidentels encore endormis dans les temps postérieurs. Et en réseau d’alliés et d’initiés, étendre sa conscience et son inconscience aux limites de notre perte pour tout épouser. Palpiter de cette respiration entre possible et impossible.

Autrement dit, voici la parabole, puisque c’est pour elles que nous sommes les mieux faits.

Lorsque la masse aqueuse dévale la pente accélérée des réalisations, il n’est pas possible de faire barrage, ni de dompter le mouvement depuis l’arrière, depuis le sommet.
On ne peut que foncer plus vite que le liquide pour remonter à la pointe de son avancement, là où il creuse le lit qui viendra s’élargir pour accueillir la déferlante implacable.
Alors, changer d’un iota la direction. Créer le sens. Inventer l’inflexion.
Et ressentir toute l’énergie qui derrière soi gronde et menace d’écraser l’effronté qui a osé orienter la marche et l’avenir.
Et s’ouvrir juste un instant à toute la potentialité qu’on vient d’offrir au monde, à ses mondes qui gisent en notre corps humanoïde. Prendre conscience que nous ne sommes qu’une infime et infirme part de cette gigantesque tentacule organique qui vit depuis des centaines de millions d’années, lignée interspécique qui fait le trait entre les premières bactéries et notre humanité, dont nous constituons chacun le pseudopode. Vivace et pure sera l’énergie qui nous saisira alors. Ébranlant l’être. Et nous connaitrons le sens : celui de la vie et de la mort, de l’absurdité et de la post-destination. L’éveil dirait l’autre. L’émerveille dirons-nous.

PS : Cette expérience de l’esprit apparaitra peut-être comme un simple exercice, littéraire ou existentiel. Immodeste, il prétend changer les phénomènes, les processus pour s’acquitter de notre dette en transformation, entre héritage et reconstruction.
Pour cesser d’être à la recherche du sens perdu, faire naître des pistes buissonnantes et archétypales, susceptibles de nous éloigner de nos tragiques histoires stéréotypées qui nous hypnotisent et se répètent en cercles concentriques et enfermant. Mieux : suivre les sillons d’une spirale ouvrant son expansion sur l’obscurité. Et ainsi devenir veine ancestrale, entourée de pyramides technologiques aux couloirs cybernétiques, bien préparée à laisser matière à penser à nos lointains descendants, humains et non-humains. Car au moins aurons-nous essayé, dans tous les sens du terme. D’ailleurs, sans s’en faire mystère qu’il en est un indépassable, de mystère : notre condition et sa raison d’être inscrite dans le marbre génétique de cet univers.

Etienne-Armand Amato

Commentez cet article