Créativité !

Deux puissantes forces œuvrent de concert à la transformation du monde. D’un côté, le progrès foudroyant des sciences et des technologies décuplé par l’apport des machines pensantes, de l’autre, les vagues d’initiatives citoyennes portées par les dynamiques de réseau et de co créativité. Imbriquées l’une à l’autre, ces deux forces accélèrent les mutations de la société tout en répondant à des aspirations parfois opposées. De cette tension fertile un futur est à naître.

Machines pensantes
S’appuyant sur des puissances de calcul proches du milliard de milliard d’opérations par seconde, la numérisation du monde avance à grand pas. Avec la Big Data, une vaste entreprise de duplication du réel absorbe peu à peu la complexité. La machine modélise et prédit plus rapidement que l’expert, devenu le maillon faible des processus de décision. Mais il est vrai que la promesse a de quoi séduire. Renouvelant des domaines aussi variés que l’habitat, la mobilité, l’environnement, la sécurité, l’énergie ou encore la santé, la smart city émerge de l’aube numérique. Ici, la robotique libère l’homme de tâches aliénantes, le data mining1 anticipe les crises et les besoins, les makers2 relocalisent la production, le smart grid3 réinvente l’énergie, les biotechnologies prolongent la vie, … jamais autant de bienfaits n’auront été à portée de l’humanité. Un futur se dessine autour de vastes plateformes intelligentes dont les algorithmes régulent, automatisent et domestiquent le hasard.

Co Créativité
Un véritable big bang biologique s’est produit sur terre il y a 700 millions d’années, lorsque les cellules ont commencé à s’assembler entre elles pour créer les premiers organismes multicellulaires. De cette fabuleuse entreprise de coopération a jailli le foisonnement du vivant. Héritier de cette diversité, l’homme a traversé les âges en tissant des liens entre les peuples. A l’ère du numérique, le voici prêt à investir un nouveau destin collectif. Développant les interactions sociales, les transferts et l’empathie à l’échelle planétaire, il prend conscience de sa relation au tout. Fruit de ses « inter être », il repense sa place au sein du collectif et de la biodiversité. Face aux logiques hyper consuméristes qui détruisent la planète, et aux systèmes compétitifs qui amplifient les inégalités et les conflits, il élabore une « alter société » en réseau, plus respectueuse de l’environnement et soucieuse d’équité sociale. Déjà, des millions de « révolutions tranquilles »4 s’opèrent aux quatre coins de la planète. Portée par les réseaux, cette vague spontanée mobilise des initiatives citoyennes dans les domaines de l’éducation, la culture, la solidarité, l’écologie ou encore la production collaborative.

Les machines pensantes et la co créativité sont deux forces fécondes qui changent le monde. L’une a entrepris d’en maîtriser la complexité, l’autre libère un foisonnement de nouveaux possibles. La première convoque l’esprit cartésien des sciences et des techniques, la deuxième mobilise la singularité de l’individu et l’intelligence des foules. A la croisée des deux, des paradigmes apparaissent qui modifient notre rapport à « l’être et à l’avoir », à « l’espace et au temps », au « réel et au virtuel », au « je et au nous », à « l’homme et au divin ». Dans une tension dynamique entre déterminisme et liberté, ils donnent un sens nouveau au destin de l’homme augmenté.

De récentes recherches en neuroscience ont montré que le cerveau humain utilise la majeure partie de son activité à la prise de décision inconsciente. Ce processus « d’automatisation » d’une grande part de nos actes nous assiste en permanence. Sans cette aide nous serions submergés d’informations et deviendrions fous. Plus étonnant encore, c’est cette importante activité inconsciente qui nous permet de prendre une décision complexe avant même que notre part consciente soit en capacité de la formuler. Notre inconscient nous souffle ce que nous décidons, ce que nous appelons souvent l’intuition. Les dimensions physiques, psychologiques et émotionnelles de notre être travaillent sans cesse en interaction pour « produire » la décision et nous assister dans notre autonomie.

N’est-ce pas ce même mécanisme vivant que l’inconscient collectif a entrepris de déployer à une échelle beaucoup plus vaste ? Grâce aux moyens numériques, l’homme externalise ses processus cognitifs et les interconnecte à des systèmes intelligents. Ce faisant, il participe à l’édification d’une gigantesque structure « d’intelligence connective ». En investissant ce nouvel espace d’interaction et d’empathie, il fait émerger une « conscience collective », plus apte à appréhender la place de l’humain dans un monde plus fluide et plus complexe.

Les machines pensantes et la co créativité sont imbriquées l’une à l’autre, et de leur subtil équilibre dépend la réussite du dessein collectif. Que la balance penche plus d’un côté que de l’autre, et c’est le bénéfice des deux qui disparaîtra. C’est pourquoi, beaucoup s’inquiètent aujourd’hui du fait que « la science va plus vite que la conscience ».

La révolution numérique ouvre aujourd’hui un nouveau chantier, essentiel, celui de la transition politique et culturelle qui donnera un sens partagé au progrès, et permettra de répondre collectivement aux grands défis du siècle qui s’ouvre.

Nils Aziosmanoff

  1. Data mining : analyse de données []
  2. Makers : issus des mouvements hackers et de la culture « do it yourself », ils fabriquent des objets personnels en utilisant les imprimantes 3D, l’électronique, les matériaux, etc. []
  3. Smart grid : réseau de distribution d’électricité intelligent qui utilise les technologies numériques []
  4. Révolutions tranquilles : voir « Un million de révolutions tranquilles » de Bénédicte Manier aux éditions « Les liens qui libèrent » – 2012 []

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