Edito #6 : Partager

D’ici la fin du siècle, l’humain deviendra omniscient, ubiquitaire et immortel.
Après un voyage de deux cent mille ans, l’homo sapiens s’apprête à rencontrer son successeur dans la grande chaîne de l’évolution. Bientôt doté d’un accès permanent à l’ensemble du savoir planétaire, présent en tout lieu et capable d’agir à distance grâce à ses multiples extensions, l’homo numericus aura une espérance de vie de 1000 ans. Cette vision de science fiction deviendra bientôt réalité grâce à l’accroissement continu de la puissance informatique lié au développement du progrès technologique et scientifique.

La convergence des innovations ouvre de nouveaux paradigmes qui, de façon systémique, renouvellent nos réalités : les biotechnologies prennent le contrôle du vivant ; les nanotechnologies donnent vie à la matière ; la robotique autonome supplée en toute chose ; la big data prédit le réel ; l’ubiquité informatique anéantit l’espace et le temps ; l’intelligence artificielle externalise les capacités cognitives ; les réseaux sociaux ramifient l’intelligence collective ; … ; cette liste à la Prévert s’allonge chaque jour un peu plus. La révolution numérique suscite une ère de créativité sans précédent dans tous les domaines, elle émerge tel le sommet d’un iceberg géant, dont Michel Serres dit « qu’il va bientôt se retourner ».

L’extraordinaire saga de la découverte des Amériques, il y a cinq siècles, et les changements qu’elle a opérés sur la société européenne, ne sont en rien comparables aux promesses de ce nouveau monde. Ses dimensions et l’éventail de ses ressources sont sans commune mesure. Car l’humanité s’apprête à accoster un territoire qui va de l’infiniment petit aux confins du réel, des origines de l’univers à sa destinée, de l’atome à la biodiversité, de l’intime à la conscience globale. En faisant de la complexité son nouveau terrain de jeu, l’homme connecté va naître à l’immensité. Il va « sortir du berceau ».

Tel un « amour naissant », cet éveil s’opère au cœur du corps social « qui dans la grisaille du présent attend un jour nouveau, une vie nouvelle, un printemps nouveau1 ». Une force généreuse se mobilise et se propage sur les réseaux. Partout des volontaires s’engagent, prêts au défi de soi et aux utopies nouvelles. Mais si cette jeune aspiration se heurte ça et là aux peurs et replis d’une civilisation en crise, elle se confronte plus encore aux modalités de sa propre émancipation. Le passage d’une société verticale à la société horizontale nécessite son adaptation à un milieu plus complexe. Les reliefs auparavant délimités du chemin collectif s’estompent dans les flux entrelacés de la société connectée. La maille culturelle du tissu social s’effiloche au souffle de la diversité globale. Exit les balises de l’imaginaire collectif. Mythe, légende, religion, récit, chant politique et messe médiatique, la narrativité toute entière s’étiole dans les remous du monde fluide. L’hyper récit, récit de tous les récits, devient le théâtre du réel, où l’être omniscient, ubiquitaire et bientôt immortel, expérimente un nouvel espace temps. Car l’Histoire, il le pressent, s’écrira bientôt à l’encre de deux forces vives, celle des machines qui pensent, et celle de la multitude connectée.

D’un côté, la data indexe le réel. Pilotés par l’analyse prédictive de nos faits et gestes, les environnements intelligents deviennent des compagnons attentifs qui anticipent nos désirs et les servent. Pour notre plus grande gloire. Mais en cherchant à domestiquer le hasard pour s’offrir un monde parfait, l’homme prend le risque de s’abandonner tout entier à la puissance des machines.

De l’autre, les foules intelligentes aspirent au progrès pour repenser la place de l’individu au sein de la biodiversité. Empathie, altruisme, partage, innovation sociale et co-créativité sont les forces vives d’une nouvelle nation transfrontalière. Elles ne sont pas perçues comme une utopie mais comme une nécessité, un horizon à dépasser pour réussir à affronter les lourdes menaces qui pèsent sur l’humanité : pollution, changement climatique, faim dans le monde, crise économique, tensions sociales, sans parler d’une possible disparition de l’espèce humaine d’ici la fin du siècle, au seuil même de son immortalité !

Pour de nombreux experts, le plus grand défi est notre capacité à répondre collectivement à tous ces problèmes. « Coopérer n’est plus une option mais la seule solution2». C’est pourquoi, bien plus qu’une cité idéale conçue pour la splendeur de l’homo numericus, c’est une fabrique collective de l’utopie qu’il nous faut inventer. Un laboratoire planétaire maillant de multiples initiatives, pour co créer, cultiver et polliniser les bonnes pratiques, et distribuer les fruits abondants de l’intelligence collective.

L’édification de cette « citée monde » est un défi politique majeur. Elle peut devenir le théâtre d’exclusion et d’aliénation, tout comme elle peut constituer le terreau fertile d’un renouveau créatif. En offrant sa plasticité numérique à de multiples expériences, elle peut devenir une plateforme ouverte et participative, productrice de sens partagé. La living city apparaît comme une arche salutaire, un nouvel édifice du « agir ensemble » dont nous serions tous les architectes.

Nils Aziosmanoff

 

  1. In Le choc amoureux, Francesco Alberoni, Editions Pocket. 1979 []
  2. In La revue KaiZen, éditorial de Cyril Dion, novembre 2013 []

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