eGlocal : plateformes et démocratie

C’est une confession mais, les années passant, mon enthousiasme à l’égard de la révolution numérique n’a peut-être plus la même forme. D’abord parce que l’on ne peut écarter d’une main le risque d’émergence de modèles qui n’iraient pas nécessairement dans le sens de l’épanouissement de l’humanité. En théorie, nous pourrions faire, avec le numérique, un monde plus inclusif, plus écologique, plus efficace ; en un mot un monde meilleur ; mais ce n’est pas garanti.
L’histoire nous enseigne d’ailleurs que les technologies connaissent parfois des utilisations tragiques, avant il est vrai, d’être utilisées pour le bien de tous. Il en est ainsi de l’énergie atomique.

On ne peut non plus manquer de songer au paradoxe de Fermi. Celui-ci postule que si les extraterrestres ne nous ont pas encore visité, c’est peut-être simplement dû au fait qu’ils ont détruit leur civilisation dans le processus de développement technologique qui leur aurait permis de réaliser les voyages intergalactiques. Récemment, j’ai appris que la télévision, avait initialement été pensée exclusivement comme un moyen d’éducation. La notion de loisirs et de procédés de diffusion de films n’était même pas au programme des premières itérations que le gouvernement américain effectua sur le sujet. Or, chacun sait qu’il suffit de regarder quelques minutes de programmes des grandes chaînes occidentales aux heures de grandes écoutes pour voir qu’il n’est pas sûr qu’elles œuvrent dans le sens de l’épanouissement de l’humanité.
Plus récemment encore, je lisais un article à propos de Uber, le service de taxi « crowd-sourcés » qui connait le développement spectaculaire que l’on sait, aux USA mais aussi dans le reste du monde. On y apprenait que les chauffeurs se sentent de plus en plus exploités par une entreprise qui n’a d’yeux que pour la guerre commerciale qu’elle livre à ses concurrents. Pour gagner convenablement leurs vies, les chauffeurs doivent travailler plus d’heures encore que les taxis traditionnels, qu’ils étaient cependant censés remplacer avantageusement, tout à la fois pour les chauffeurs Uber comme pour leurs clients. Et puis nul ne peut être ignorant des fortunes colossales qu’amassent les typons de l’e-économie. Fortunes très concentrées, qui n’ont pas la vertu de se répandre, comme à l’époque du fordisme, en pluie fine sur une multitude que l’on appellera plus tard classe moyenne.

Pour l’instant, l’émergence de la nouvelle économie se fait largement au profit de ces nouveaux entrepreneurs qui, quel que soit leur génie, n’en font pas moins perdurer l’hyperconcentration capitaliste de l’univers au sein de l’univers qui est le leur.
Un monde réellement nouveau impliquerait pourtant des alternatives totalement différentes. Et celles-ci pourraient peut-être avoir trouvé un début de concrétisation sous la forme du mouvement opensource. Celui-ci, par la radicalité de sa proposition pourrait être propre à représenter un danger pour les méga-plateformes évoquées plus haut. Que l’on y songe. Aujourd’hui, pas un smartphone ne fonctionne sans avoir en son cœur un morceau de logiciel développé ou inspiré par la communauté Linux. L’efficacité de sa production est telle qu’elle ne peut être contournée par les plus puissants acteurs. Or, ce phénomène pourrait être en passe de s’étendre de façon significative. Déjà, au travers des fablabs, il a touché celui de la production des biens physiques. Est-il nécessaire de conter les remarquables avancées de ce mouvement ? Imprimantes à organes, à immeubles, à pizzas, smartphones réalisés en open source, etc. Les réalisations sont, en moins d’une dizaine d’années, là pour démontrer qu’émerge un modèle de production « glocal », c’est à dire global par l’intelligence collective qu’il met en œuvre, celle de dizaines de milliers de contributeurs passionnés, et local par son mode de production décentralisé, au sein de fablabs qui ne sont généralement composés que d’un ou deux permanents pour la plupart.
C’est le même mouvement qui est à l’œuvre au sein de Wikipedia, la base de savoir la plus importante jamais conçue par l’homme. Si l’on mettait la version anglaise de Wikipedia en volumes, elle composerait une encyclopédie de plusieurs dizaines de mètres de haut. Et pour ceux qui douteraient encore du potentiel qualitatif de ce phénomène, il convient de rajouter qu’une étude scientifique a démontré que Wikipedia comprenait moins de fautes que Britannica, son équivalent commercial. Wikipedia fonctionne donc avec la contribution de tous, et ses frais d’hébergement sont couverts par des appels au don, qui récoltent 10 à 20 millions de dollars, bon an mal an.

Cette démonstration de la puissance de la multitude à échelle 1 peut nous donner l’idée qui représenterait une vraie révolution. Celle qui consisterait à voir émerger des plateformes opensource dans des domaines aussi capitalistes que les réseaux sociaux, les moteurs de recherches, les sites d’e-commerce, le développement d’une filière informatique personnelle, etc.
Est-ce que la multitude sera capable de relever une tache aussi monumentale ? Nul ne le sait et rares ont été les initiatives de ce type. JolyCloud, une société française, a tenté de se positionner en concurrent d’Apple en s’essayant au développement d’un système d’exploitation ouvert, reposant largement sur le cloud et à même de concurrencer Apple ; l’apparition de Android, sous une forme proche de l’opensource a évidemment perturbé cette stratégie. Des initiatives existent également dans d’autres secteurs, mais aucune pour l’instant ne semble à même de concurrencer les GAFA, au sens étendu du terme.

Peut-être sommes-nous, en fait, à deux doigts d’une nouvelle ère. Et cette fois-ci, elle n’aurait plus rien à voir avec ce que nous avions escompté dans nos rêves les plus fous. Une ère où la notion d’activité monétaire serait fortement remise en cause par la massification de l’opensource. Ça n’est pas une certitude mais c’est une hypothèse forte. L’hypothèse que l’efficacité des modèles que l’on a pu observer dans le domaine des systèmes d’exploitation puisse se répandre dans les plateformes et dans des fonctions comme l’expérience utilisateur, le cloud en P2P, les systèmes financiers, la logistique, etc. Le coût marginal qu’évoque alors Jeremy Rifkin1 aurait une nouvelle opportunité de se réaliser. L’avenir nous dira si cette évocation pourra s’inscrire dans la réalité.

Gilles Babinet

 

  1. Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro,  Edition Les liens qui libèrent, Paris, 2014. []

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