Emancipation ou aliénation ?

« Entre émancipation et aliénation la frontière est parfois mince », nous dit Nils Aziosmanoff, président du Cube dans son édito consacré à la créativité. À juste titre. Qu’est-ce qui pourrait nous faire basculer du bon côté de la ligne de crête qui sépare ces deux versants de notre condition ? Pour esquisser une réponse il nous faut tenter de situer à très grands traits le moment où nous en sommes de l’histoire humaine.

                  Trois grands types de société

Hyper schématiquement, bien sûr, il est possible de considérer que les humains ont vécu jusqu’à présent dans deux grands types de sociétés et qu’ils sont en train d’en inventer et d’en découvrir un troisième. Pendant la plus grande part de leur histoire (en y comprenant la préhistoire) ils ont vécu dans le cadre de petites sociétés – regroupons les sous le nom de sociétés premières -, régies par ce que l’anthropologue Marcel Mauss appelait la triple obligation de donner, recevoir et rendre, et par le point d’honneur mis à s’acquitter de cette obligation à travers des relations de personne à personne plus ou moins élargies. Qualifions de sociétés secondes, ou de grandes sociétés, celles qui réunissent sur de grands ou de très grands espaces des individus et des groupes à qui leur éloignement et leur étrangeté interdisent d’entrer dans des relations de personne à personne, sauf exceptions, et qui ne sont liés entre eux que par leur commune obéissance à une Loi,  qu’elle soit religieuse, ou politique. Dans cette grande société la relation de don se verticalise : on donne à un Dieu, ou/et à des entités abstraites, l’État, la patrie, la démocratie etc.

Aujourd’hui encore, ces deux registres de socialité existent toujours et coexistent. Dans la socialité primaire, nous continuons à donner à nos proches, parents, camarades, voisins, amis, collègues plus ou moins chers etc. Dans la socialité secondaire, nous donnons et nous adonnons à notre entreprise, à notre administration, à notre laboratoire scientifique etc. en tentant d’être les plus efficaces et performants possible. Mais depuis une vingtaine d’années, avec l’apparition conjointe d’internet et de la globalisation, nous voyons se profiler un troisième type de rapport social lié à l’émergence d’une très grande société, la société-monde dont le ressort déterminant n’est plus le don ou la Loi mais la virtualité, la possibilité de basculer à tout moment de la totale absence et de l’absolue étrangeté à l’immédiate présence hyperréelle. Et vice-versa.

 Vers le convivialisme

Qu’internet et l’informatique nous aient ouvert des possibilités d’action, de création et de relations proprement inouïes, il n’y a plus grand monde qu’il faille encore en convaincre. Et surtout pas chez les partisans et les adeptes de la création numérique. D’où nous vient alors ce malaise, cette incertitude sur les potentialités émancipatrices du présent ? N’est-ce pas parce que nous voyons trop bien qu’internet et l’informatique ont aussi joué le rôle de cheval de Troie d’un méga-capitalisme, rentier et spéculatif qui produit, lui, des effets d’asservissement bien réels. La virtualité, propre à la société troisième qui naît, est d’abord celle de la finance. 3% seulement des mouvements financiers qui circulent chaque jour, on le sait, sont liés à des échanges de biens et services réels. Le reste est pure virtualité qui peut s’abolir en une nanoseconde, entraînant des nations entières dans la ruine, le chaos et le désespoir.

En un mot, cette socialité virtuelle, nous ne savons pas la maîtriser, c’est elle qui nous maîtrise. Elle démultiplie nos possibilités en tant qu’individus mais elle abolit tendanciellement notre liberté collective de choisir notre destin. Ou encore, elle forme l’éther dans lequel prospèrent les fantasmes de toute-puissance, l’aspiration à la démesure, à ce que les Grecs appelaient l’hubris. Or, nous le sentons bien, notre planète ne pourra pas survivre bien longtemps à l’exacerbation de l’illimitation. Les idéologies politiques héritées (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme), celles à travers lesquelles nous avons formulé jusqu’à présent l’espoir de l’émancipation, ne sont plus à la hauteur du problème qui se pose désormais à nous, et qui nous impose d’inventer une société post-néo-libérale et post croissance, où il s’agira d‘édifier un monde pleinement humain en cessant d’imaginer que la réponse à nos problèmes pourrait venir de toujours plus de croissance du PIB et de toujours plus de finance et de rendement actionnarial.

C’est dans cet esprit que soixante-quatre intellectuels français et étrangers bien connus, très vite rejoints par une cinquantaine d’autres, ont corédigé et cosigné un Manifeste convivialiste (cf. lesconvivialistes.fr) qui énonce les principes susceptibles de réguler un monde en lutte contre la démesure. Un monde post-croissantiste et post-spéculatif. Ce n’est que dans un tel monde, animé par une éthique de la responsabilité collective de l’avenir du monde, qu’internet et l’informatique pourront réellement jouer un rôle émancipateur. Mais pour que ce monde ait une chance effective d’advenir, il ne suffira pas que des intellectuels tentent d’en dessiner les contours, que des militants partout sur la planète s’efforcent de le bâtir. Rien ne se fera si des artistes ne s’emparent pas du projet et ne lui donnent pas vie, audience et visibilité. Ne serait-ce que pour apporter la preuve qu’il est possible de rivaliser non plus pour gagner toujours plus d’argent que son voisin mais pour développer la joie de créer. Et quel merveilleux outil que le numérique, alors, pour aider à la créativité de tous !

Alain Caillé

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