L’empathie et le réseau*

L’empathie est le moteur qui permet à tous les réseaux de fonctionner. C’est le mode psychologique grâce auquel nous pouvons travailler et collaborer de manière efficace avec des personnes qui font partie de notre réseau éloigné. Et pour améliorer l’efficacité de notre réseau, savoir nous mettre à la place de l’autre « en ligne » est certainement l’attitude la plus à même de favoriser le succès. Puisque le réseau devient aujourd’hui le paradigme opérationnel de notre société, une véritable représentation schématique du fonctionnement des choses, l’empathie est une attitude humaine essentielle à son bon fonctionnement. C’est l’un des éléments majeurs de la révolution que nous vivons depuis plus de 100 ans, une révolution que je qualifie de « nouvelle Renaissance ».

Thomas Kuhn, l’historien des sciences à l’origine de l’idée de changement de paradigme dans le monde de la science, a fait le lien entre les révolutions politiques et les révolutions scientifiques. Il affirmait qu’elles « s’annonçaient par un sentiment croissant, souvent circonscrit à un segment de la communauté politique, que les institutions existantes ne répondaient plus de manière adéquate aux problèmes posés par un environnement qu’elles avaient en partie contribué à créer. »1 Les institutions créées pour répondre à des objectifs spécifiques de la société ne remplissent plus leur rôle, ni aucun autre, et ne se préoccupent plus que de leur propre survie. En termes de connaissance, elles proposent souvent de nouveaux acquis, lesquels viennent remettre en cause leur raison d’être. C’est ce qui s’est passé à la fin du Moyen-Âge, quand le système de valeurs a laissé la place au chaos de la Renaissance, inaugurant ainsi une période romantique de découverte dont a finalement émergé un nouveau système de valeurs, l’univers mécanique. Il me semble qu’au cours d’une période romantique, il y a une rupture radicale avec l’ordre établi. On retrouve le même processus dans ce que nous vivons depuis le début du XXe siècle, alors que notre société se détache du système de valeurs de l’univers mécanique. Ce paradigme, le nôtre, cette nouvelle vision du monde et les idéaux qui la gouvernent se devinaient déjà dans les découvertes scientifiques de Newton et de Descartes. Ils déterminent toujours de nombreux aspects de notre société contemporaine. Dans le même temps, je pense qu’un processus identique décrit un trait essentiel de notre époque, alors que nous passons de cette époque classique issue des inventions de la première Renaissance à une nouvelle ère aux contours encore flous.

Une grande partie de ce que nous avons traversé au cours du XXe siècle constitue une rupture manifeste avec le passé et ses idées, ses modèles, des institutions et autres procédures. Cela représentait l’échec d’une vision du monde particulière, qui n’était plus à même d’appréhender les nouveaux acquis artistiques et scientifiques. En laissant cela derrière nous, nous sommes entrés dans cette nouvelle période romantique de chaos et de découverte, de violence et de reconstruction, d’obscurcissements et d’éclaircissements que nous connaissons si bien. Il ne s’agit pas uniquement d’une rupture avec le passé : c’est également un commencement, avec de nouvelles propositions, de nouveaux débuts voués à un succès éclatant ou à un échec retentissant, des expériences qui deviendront un jour la norme, et notre nouvelle vision du monde, des affrontements d’idéologies opposées, chacune étant d’une certaine manière inadaptée. Cette période n’est pas terminée, et ne se terminera pas avant un moment. Nous n’avons pas encore défini notre univers, ni le schéma opérationnel que cette définition implique. Nous y travaillons toujours, et ce qui émergera de ce prodigieux effort servira de fondations à la vision du monde que proposeront les artistes et les scientifiques en s’appuyant sur les nouveaux acquis de notre époque. Un jour, nous verrons certainement cette époque comme une nouvelle Renaissance.

Tout comme la mécanique de précision est devenue le modèle opérationnel schématique de cette époque qui a connu son apogée au XIXe siècle, sa disparition appelle un nouveau modèle, une nouvelle représentation schématique du fonctionnement des choses. Pour moi, ce modèle, c’est le réseau interactif. On utilise ce processus cybernétique pour décrire de plus en plus d’opérations dans notre monde, depuis les fonctions biologiques jusqu’aux institutions politiques, en passant par les outils technologiques. Le réseau est le modèle que nous appliquons au monde qui nous entoure pour mieux comprendre son fonctionnement.

Si nous traversons une nouvelle Renaissance, l’un des pans essentiels – et le reflet partiel – de ce renouvellement sera une nouvelle géométrie, un nouveau modèle d’organisation de nos acquis. En fait, la géométrie des dômes géodésiques peut être une manière de visualiser le réseau. Ce n’est cependant qu’un premier pas pour comprendre la réalité complexe de la structure de la communication. En pratique, ils modélisent la connectivité physique du réseau, le schéma technique qui nous relie tous les uns aux autres, en s’appuyant sur la géométrie euclidienne du passé appliquée à la surface d’une sphère : la géométrie sphérique. L’utilisation réelle du système interactif global est assez différente, car tous les points sont directement connectés à tous les autres points, sans passer par aucun intermédiaire. Benoit Mandelbrot nous a offert une nouvelle géométrie, la géométrie fractale de systèmes complexes, qui nous permet non seulement de mieux connaître l’espace du réseau et son fonctionnement, mais aussi de mieux décrire, expliquer et représenter la nature. Avec le réseau, chacun est potentiellement connecté à tous les autres. Des milliards de lignes de connexion directe sont à l’origine d’un système d’une complexité incroyable, dépassant toute géométrie autre que celle des systèmes les plus complexes.

La transformation radicale que ce changement organisationnel représente pour la pensée et la société occidentales fait elle aussi partie de la nouvelle Renaissance. Elle souligne la rupture avec les formulations du passé datant des XVe et XVIe siècles. L’ancien espace visuel, l’espace euclidien de la perspective linéaire et ses valeurs organisationnelles, est devenu l’espace imaginaire dominant de notre culture. Au XXe siècle, la situation a radicalement changé : tout d’abord, nous avons rejeté le schéma organisationnel de l’univers mécanique, puis avons proposé un nouveau paradigme que nous sommes toujours, comme je l’ai déjà dit, en train de définir. Si nous traversons en effet une deuxième Renaissance, ce que nous vivons actuellement, c’est le besoin de redéfinir tous les aspects de notre société : nouveaux modèles organisationnels, nouvelles relations, et nouvelle géométrie nous permettant, comme nous venons de le voir, de décrire les systèmes de relations et le nouvel espace visuel. Cette mutation de la condition humaine suppose une nouvelle représentation schématique de notre manière de percevoir et de comprendre le monde. Et un changement dans les relations implique un changement dans la manière de représenter ces relations.

Marcel Duchamp est l’un des artistes les plus importants à avoir évoqué le changement des représentations de notre époque et à remettre en cause le rôle de l’art et les changements de perception à venir. En affirmant que « l’artiste n’existe que s’il est connu »2, il revendique l’importance de la communication pour l’artiste en posant comme principe que tout brillant qu’il soit, l’art qui n’est pas vu ou entendu, l’art qui est absent de ce que j’appelle notre espace de communication n’existe finalement pas. Par espace de communication, j’entends tous les moyens de communication disponibles pour la société et le contenu qu’ils relaient. Le bouche-à-oreille, les systèmes d’éducation, les médias, tous les « outils » existant pour permettre une forme d’échange et d’information entre des personnes ou des groupes de personnes. C’est là qu’une société prend sa propre mesure, dans un espace abstrait dans lequel une communauté se définit elle-même par le biais du contenu mis à sa disposition et aperçoit son reflet. C’est également la somme des technologies de communication disponibles. Pour tous ceux, y compris l’artiste, qui souhaitent influencer la société de quelque manière que ce soit, c’est l’objectif, le moyen technique grâce auquel ils peuvent transmettre, échanger et modifier le paradigme de cette communauté.

Tout au long du XXe siècle, notre espace de communication s’est vu profondément transformé par ce que nous appelons aujourd’hui les médias, et en particulier les médias électroniques. De nos jours, pour que l’art existe, il doit être présent dans ce nouvel espace de communication, qui est de plus en plus global, immatériel ou virtuel, et interactif. Pour que l’art et la recherche artistique aient un impact positif sur notre société, ils doivent fonctionner dans cet espace, en faire partie, et jusqu’à un certain point, en prendre les commandes. Le rôle de l’art, quand il s’agit de faire évoluer la perception d’un groupe ou d’une société, d’éduquer la perception, comme l’a expliqué McLuhan, exige qu’il fonctionne dans l’espace où fonctionne la perception.

L’interactivité est la clé de ce nouvel espace de communication que nous avons bâti au cours des dernières décennies. Les artistes jouaient déjà avec l’idée de l’interactivité bien avant qu’il n’existe des moyens technologiques permettant d’appréhender pleinement son potentiel. Tout au long du XXe siècle, les artistes ont exploré la possibilité de plonger les spectateurs dans leur travail de manière plus directe, de permettre à leur présence d’influencer son évolution.

En utilisant les nouveaux outils, c’est tout le processus artistique qui change. Les méthodes artistiques se développent, et toute la profession évolue dans d’autres directions. Le rôle de l’art reste le même : proposer une interprétation individuelle de l’interface entre l’homme et son environnement, qu’il soit naturel ou créé de toutes pièces. Les pratiques évoluent, et il existe aujourd’hui une nouvelle synthèse des arts au sein du nouvel espace de communication. Comme tout est numérique, tout peut être manipulé : les images, les sons, les mouvements, les durées, la géographie, et même la physicalité peuvent tous se retrouver au cœur de l’art. Il est donc nécessaire d’expérimenter davantage afin de mieux comprendre la nature du nouvel espace de communication et notre manière d’y fonctionner. Et comme l’art et la science partagent aujourd’hui les mêmes outils, une collaboration similaire avec la science sera une autre dimension essentielle de cette évolution. Le développement de ces outils et des procédures qui les accompagnent a donc un intérêt capital pour l’un et l’autre. Les représentants de la culture doivent également reconnaître le rôle de la science dans notre culture ; elle est d’une importance égale à celle de l’art pour ce qui est de définir notre vision du monde, et peut-être même supérieure. L’art et la science sont deux outils complémentaires pour nous permettre de mieux percevoir et comprendre notre monde.

L’empathie est l’outil essentiel pour les opérations psychologiques d’interactivité. Ce sera d’autant plus vrai pour le réseau quand nous aurons dépassé le stade actuel où l’on se met en scène. Cela devient la valeur prépondérante des interactions humaines, la compétence fondamentale pour que le paradigme continue de fonctionner. Elle reconnait également que la collaboration est souvent bien plus productive que la compétition, particulièrement dans le monde des idées, des arts et de la culture. Le très haut débit, qui est au fond le réseau de recherche scientifique international d’aujourd’hui, deviendra de plus en plus l’outil qui permettra d’échanger des idées, de développer de nouvelles approches et de nouvelles pratiques, d’assurer une présence culturelle dont les idées importantes émergeront et dont le contenu sera déterminé par son importance intellectuelle, et non plus par son potentiel commercial, comme c’est le cas avec les autres médias. C’est l’espace où la diversité culturelle s’exprimera et où la communication interculturelle deviendra banale. L’art et les expériences artistiques doivent eux aussi être présents dans cet espace. C’est l’interface essentielle entre l’art et la science, et nous devons la développer énergiquement et délibérément.

Don Foresta, Paris aoüt 2011

*Extrait du livre à paraître de l’auteur « Many Worlds – Connected »(« De nombreux mondes – connectés »)

1 Kuhn, Thomas S., « La structure des révolutions scientifiques « , Flammarion, Paris.

2 Cabanne, Pierre, « Marcel Duchamp, Ingénieur du Temps Perdu », Belfond, Paris.

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