Empathie, télépathie, symbiose : questions et pistes en philosophie et science-fiction

Tandis que certaines personnes paraissent douées d’une si grande empathie qu’elle confine à la télépathie, d’autres en semblent incapables. Quel rôle joue la fiction dans la formation de cette faculté ? Que dire d’éventuelles formes exagérées d’empathie, lorsqu’on finit par ne plus avoir d’ « autopathie » tellement on est immergé dans l’ « hétéropathie » ou lorsque celle-ci, ou du moins son désir, devient un poids pour les autres – ces deux écueils constituant en quelque sorte les Charybde et Scylla de la faculté, au milieu desquels le statut de mère semble tout particulièrement propice à plonger ?

Mais il faut sans doute commencer par distinguer entre aptitude à partager les émotions d’autrui et aptitude à agir conformément à elles. Il pourrait sembler qu’existe un lien de causalité quasi-nécessaire entre les deux, mais dans quel sens ? Est-ce parce que je comprends les émotions d’autrui que j’agis empathiquement dans son intérêt ? Ou est-ce parce que j’ai de l’intérêt pour autrui que je développe intuitivement ma capacité à deviner ses émotions ? De nombreuses embûches semblent en tous cas pouvoir s’interposer : 1) si je me contente d’interpréter les émotions d’autrui sans les partager (cf. Dexter de Manos Jr, ou Le Paradoxe sur le comédien de Diderot par opposition à la méthode de l’Actor’s Studio) ; 2) si la transmission empathique du désir aboutit à la concurrence (Second Discours de Rousseau), ressort essentiel de la société de consommation ; 3) si je partage les émotions d’autrui sans les faire miennes.

Mais n’y a-t-il pas aussi dans l’expérience empathique un risque de dissolution du moi ? Dans une politique fondée sur celle-ci, que reste-t-il du désir individuel ? Continue-t-il à avoir du sens, s’il en a jamais eu ? La science-fiction explore régulièrement ces questions : collectif Gaïa dans le cycle de Fondation (Asimov), drogue empathique de Code 46 (Winterbottom), vie symbiotique du Canal Ophite (Varley), Connectés et Mécanistes d’Etoiles Mourantes (Ayerdhal et Dunyach), Vulcains, Bétazoïdes et Trills de l’univers Star Trek (Roddenberry), télépathes et empathes de L’Oreille interne (Silverberg), Babylon 5 (Straczynski), Starship Troopers (Verhoeven), Chroniques du pays des mères et Tyranaël (Vonarburg), etc.

A côté de l’« empathie passive ou réceptrice », ne doit-on pas enfin définir une « empathie active ou émettrice », qui pose aussi bien la question de la manipulation des individus et des foules, que celle de l’art, de la politique, et de leurs liens : cf. en SF la « persuasion de Force » de Star Wars (Lucas), le casque sensoriel de Strange Days (Bigelow), le kineirat de La Bohême et l’Ivraie (Ayerdhal). C’est d’ailleurs déjà la question qui occupe centralement Platon, en particulier dans Ion, La République ou Les Lois, la philosophie se définissant par le but qu’elle se donne de convaincre autrui par la raison en opposition à la sophistique qui persuade par l’émotion – avec tous les dangers de cette dernière méthode que l’histoire ne cesse de rappeler.

Sylvie Allouche

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