L’Ère des images choisies du monde

Air de Paris (1919) de Marcel Duchamp fut à l’origine une ampoule remplie d’air d’une pharmacie du Havre et non de Paris. Preuve s’il en était, que Duchamp ne se souciait guère que le contenu puisse d’emblée constituer une falsification. L’acte de désignation devait recouvrir à lui seul l’origine réelle : après les attaques massives au gaz menées par les Allemands à partir de 1915, l’air respirable avait totalement perdu son innocence. C’est sous la forme d’une Terreur invisible et instantanée que l’environnement révélait au grand jour sa plus grande vulnérabilité. C’est aussi la pensée fondamentale de la Terreur, dans son sens le plus explicitement contemporain, c’est-à-dire le langage de l’attentat : rendre impossible le prolongement de notre existence en nous plongeant dans un environnement invivable. Exit le vieux postulat monothéiste consistant à interpréter notre environnement naturel comme le résultat d’une Création bienveillante, qui prend désormais, à l’ère des risques majeurs, la forme d’un suicide apocalyptique, doublé d’une mise en danger explicite de soi-même.

Si, rétrospectivement, il est aisé de constater que le privilège de respirer librement à l’intérieur de notre atmosphère s’est définitivement perdu après la césure du XXe siècle, il nous faut comprendre que la naïveté de jadis définissait des individus qui n’avaient aucunement conscience de leur système immunitaire. Le citoyen émancipé d’aujourd’hui doit quant à lui se forger lui-même la globalité de ses opinions sur tout un ensemble de questions, qui ont un impact planétaire, proposant peu à peu une humanité augmentée comme terrain d’application de nos actions. Et, puisque les médias de masse constituent maintenant notre « conscience publique », cette dite « conscience publique » est en passe de devenir le nouveau visage de l’humanisme planétaire. Les enquêtes médiatiques servent d’ailleurs à ça : établir la norme du diagnostic de l’humanité argumentée en comptabilisant l’impact des opinions et leur répétition dans les réseaux d’informations. Et lorsqu’il y a pénurie d’évidences qui vont de soit, ce sont les options choisies qui doivent prendre place, tel des ready-made autoproclamés d’appropriation du monde. Il serait futile aujourd’hui de chercher à interpréter autrement la posture de Duchamp et son Air de Paris.

Cela introduit l’ère des images choisies du monde et de soi-même, comme on plante un drapeau sur une terre, tels des marques territoriales, pour reprendre la formule de Gilles Deleuze. Ainsi commence paradoxalement à progresser une conception immunitaire de la vie, qui tend moins à la participation, à l’ouverture tous azimuts à notre environnement et à cette conscience publique, qu’à une auto-fermeture et un refus sélectif des modes participatifs. La pression accrue des risques majeurs s’exerçant sur nos citoyens émancipés les pousse irrémédiablement à se confronter aux créateurs des scénarios actuels du monde, dans leur dimension esthétique, participative et quotidienne jusqu’aux utopies possibles d’un monde sans fin ni Jugement dernier.

Christian Globensky

"Portraits éponymes" Christian GlobenskyPortraits éponymes, 2012, impressions numérique, 70x80cm.

"Valises Paradis" Christian Globensky

Valise-paradis, 2004, installation interactive et portative, 3 exemplaires, 35x31x12cm (chacune). L’écran LCD de la valise affiche la date du jour et l’heure précise de son dernier déplacement. En saisissant une valise, la date et l’heure se réactualisent automatiquement. En gardant la valise inclinée, apparaissent des phrases issues d’un générateur de texte aléatoire.

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