Étoiles jumelles

Le cinéma et l’art numérique sont unis par une relation gémellaire. Ces deux formes d’expression ont tant en commun que les péripéties de l’une semblent éclairer la destinée de l’autre.

L’arrivée des images en mouvement dans le monde des arts suscita un tollé et des remous considérables. Il faut s’en souvenir, la reconnaissance du cinéma en tant qu’art fut une histoire longue et difficile.

Aujourd’hui les images ont changé de nature : de mouvantes, elles sont devenues vivantes, génératives et interactives. Une métamorphose est en cours et les questions autour de l’émergence d’un art se posent à nouveau.

Pour aborder ce que la révolution du numérique promet pour l’art, il nous parait utile de dresser un parallèle entre ces deux formes d’expression.

Premier trait commun, la dimension technique domine dans ces deux arts. Si on pouvait mesurer sur un axe imaginaire le poids de la technique pour l’ensemble des formes d’expression, nous aurions d’un coté la poésie – l’art le plus immatériel qui soit – et de l’autre, le cinéma et l’art numérique.

La pellicule 35 mm perforée, son avance intermittente dans la caméra grâce au mécanisme de la croix de malte et la restitution du mouvement par la projection à 24 images par seconde exigeaient une très haute technicité que seule la fin du XIXème siècle pouvait produire.

À présent, les images des œuvres numériques se déroulent en temps réel et utilisent pleinement les ressources du logiciel et de l’ordinateur. Ces œuvres de l’esprit ne sont envisageables que par le truchement de l’industrie numérique. À nouveau, un art déploie ses formes singulières en s’appuyant sur les ressources technologiques que lui fournit son temps.

Dans ces deux formes d’expression encore, l’invention de la machine a devancé l’invention du langage.

Les inventeurs de la machine cinéma – Auguste et Louis Lumière, Louis Le Prince, Thomas Edison – étaient plus préoccupés de déposer leurs brevets que d’étudier les éléments de langage propre à la prise de vues.

De même à notre époque, les systèmes d’imagerie 3D temps réel, immersives et interactives, ont été commercialisés pour des applications variés – visites virtuelles de monuments, simulateurs de vols – et n’ont connu que très progressivement leurs premières expérimentations artistiques.1

Germaine Dulac le résume bien : « On exploita commercialement la découverte sans chercher si elle avait une possibilité artistique, si, en elle, gisait comme un métal inconnu, une forme d’expression nouvelle. »2

Du coup, et comme une conséquence fort logique, la difficulté pour vaincre les résistances sur le statut d’art du cinéma fut immense.

« Le temps est proche – écrit Émile Vuillermoz en 1917 – espérons-le, où le langage de l’écran sera assez nuancé et assez complet pour se suffire à lui même. »

Paul Souday lui répond la même année : « La vraie question est bien de savoir si le cinéma est un art. Et soyons francs, nous accorderons au cinéma tout ce qu’il voudra, pourvu qu’il n’ait pas cette prétention. »3

Par un étrange tour de passe-passe, nous retrouvons un siècle plus tard exactement les mêmes interrogations au sujet de l’art numérique. Est-il un art ou ne l’est-il pas ? Existe-t-il seulement ?4

Mais revenons au cinéma, qu’est ce qui a changé la donne ? Qu’est ce qui a levé les doutes, dissipé les brumes et fait entrer pour des siècles le cinéma dans la ronde des arts ?

Étaient-ce les débats passionnés des artistes théoriciens ? Étaient-ce les productions littéraires des critiques de cinéma ? Étaient-ce les performances techniques du 7ème art naissant ? Rien de tout cela.

Le véritable point de bascule, c’est l’instant où cette forme d’expression invente son mode de diffusion. En investissant les théâtres, en construisant les cabines de projection, en fixant les grands écrans blancs au fond des salles, le cinéma a fini par trouver son public. Dans les années 20, soit déjà 25 ans après sa naissance technique le faisceau de lumière traversait l’espace des salles obscures, les yeux des spectateurs découvraient les gesticulations de Charlot et le cinéma entrait à gros flots dans les cœurs.

L’histoire du cinéma est là pour nous le rappeler, les enjeux de création débouchent nécessairement sur des enjeux de diffusion.

Ce qui manque à notre art numérique, c’est de parvenir à identifier clairement son mode de diffusion. Il ne saurait se contenter des espaces consacrés aux arts existants, ni même des espaces confinés que l’art contemporain lui octroie de temps à autre et non sans quelques réticences. L’art contemporain le pressent-il ? Le destin de l’art numérique est plus vaste et se joue ailleurs.

Les œuvres numériques – génératives et interactives – sont vivantes et il est naturel qu’elles investissent des lieux de vie. Les bâtiments, les universités, les écoles, les lieux de promenade, tous ces espaces peuvent être investis pour accueillir des œuvres dont la singularité réside dans l’expérience vécue à leur contact.

Les artistes ont compris ces enjeux et incluent, dès la conception, la relation spécifique que le public peut établir avec l’œuvre. Les corps des spectateurs se mêlent à une présence vivante et réactive qui garde toujours sa part de mystère et d’imprévisibilité.

En 2030, notre espace urbain aura triplé. D’ici là, parions que l’art numérique aura réinventé nos villes. Ces œuvres signent l’identité des lieux qui les accueillent et peuvent devenir les symboles d’un monde soucieux de partage où la relation aux autres sera la clef de voute de nos échanges.

Hugo Verlinde

  1. Une des premières œuvres immersives et interactives : World Skin de Maurice Benayoun, installation de réalité virtuelle (1997). []
  2. Germaine Dulac : L’essence du cinéma – L’idée visuelle (1927). []
  3. Cité par Noureddine Ghali, L’avant-garde cinématographique en France dans les années vingt, chapitre 4 : Le cinéma est-il un art ? []
  4. Exemple de textes critiques sur l’art numérique à découvrir sur le site de l’artiste Grégory Chatonsky : http://chatonsky.net/ []

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