Être ou ne pas Être, telle est la fiction

L’Humanité est une fiction.
Littéralement une fiction.
Ce qui nous a séparé du reste de l’animalité il y a plusieurs millions d’années, c’est bien notre capacité de nous raconter des histoires.
C’est notre salut, c’est notre malheur.

C’est notre salut, car c’est en se racontant des histoires que notre cerveau est capable de construire des scénarios de situations probables, désirables ou dangereuses. C’est en plantant des décors, en y plaçant les personnages, en y déroulant les actions et en y enclenchant les effets que nos observations répétées leurs ont associé, que nous sommes capables de jouer des situations avant même qu’elles n’arrivent et que nous pouvons évaluer leur pertinence et leur efficacité. De la scène de chasse à l’envoi de l’homme sur la lune, de la tactique amoureuse au plan de bataille, nous ne faisons que construire des fictions qui nous permettent d’agir, de jouir, et de nous préserver.
Cette capacité à construire des fictions, qui s’additionnent, qui dialoguent et s’articulent, nous permet de mettre en place un ordre du monde, une métafiction où s’inscrivent tous nos récits, la mère de toutes les fictions, et que nous appelons la réalité.

C’est notre malheur aussi, car cette capacité à décrire des possibles est puissante, tellement puissante, que l’homme croit s’être approprié le monde, en confondant le monde des possibles avec le monde tout court, en confondant ses fictions avec la totalité du monde. Il pense ainsi le posséder, dans tous les sens du terme, en pensant en être l’auteur là où il n’en est qu’un acteur.
Posséder le monde, c’est d’abord avoir le pouvoir sur lui, c’est-à-dire le contrôler.
Le posséder, c’est ensuite en avoir la propriété totale, c’est-à-dire la jouissance.
Si cette illusion de contrôle est à l’origine de notre apparente suprématie, elle est aussi à l’origine de toutes les violences que nous exerçons en tant qu’individus fictionnant, comme en tant que communauté des croyants en leurs fictions collective. Violences sur nous même, sur les autres et sur le monde.

Bonheur et malheur de la fiction !

En ces temps nouveaux où le numérique s’impose à juste titre comme une nouvelle révolution cognitive, le risque que notre malheur se transforme en condamnation définitive est aussi grand que celui d’y trouver les clés de notre bonheur durable.

Si cette capacité à créer des histoires – c’est-à-dire à créer tout court – nous a dans une premier temps sauvés, elle peut tout aussi surement nous mener à notre perte dans un monde où les technologies numériques nous permettent de construire des fictions totales.
Réalité virtuelle, réalité augmentée, intelligence artificielle sont les fictions ultimes qui peuvent nous déconnecter du monde parce que nous croyons en être les créateurs, enfin à l’égal de Dieu (autre fiction pourtant), autant qu’elles peuvent paradoxalement nous démontrer notre faiblesse, par l’ivresse démiurgique qu’elle entraine, et à laquelle nous renoncerions.

Le paradoxe paradigmatique est là.
Il est temps de renverser la tendance et faire de cette capacité à créer des possibles (c’est-à-dire à créer du virtuel !) la condition d’une inscription heureuse dans le monde, humble et audacieuse à la fois.

Humble parce que nous prendrions conscience de notre capacité à construire des fictions indifférentiables de notre expérience du réel, et que nous comprendrions alors que le réel lui-même est une fiction dans laquelle nous devrions être plus sages parce qu’incrédules.

Audacieux parce que nous pouvons alors TOUS nous permettre toutes les fictions, auxquelles nous ne devons pas croire pour autant, comme un terrain de jeu et d’invention infini, que nous pouvons mettre au service d’expériences humaines réussies, pour tous et pour chacun.

Cette humilité et cette audace, ce sont les forces du créateur, celles qui lui permettent de créer comme de savoir se séparer de sa création, de ne pas se confondre avec elle, et plus encore de ne pas penser qu’il en a la maîtrise.

Il peut alors la mettre à la disposition du genre humain, qui aime tant qu’on lui raconte des histoires.

Dominique Sciamma

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