Facebook, Twitter, et tout ce que la solitude contient

Celles et ceux qui ont Facebook en intraveineuse, qui reçoivent tous les jours des mails de relance et qui ne voyagent jamais sans leur smartphone peuvent parfois se poser la question : comment agir sur le numérique plutôt que d’avoir le sentiment d’être agi par lui ? Comment s’approprier ce média plutôt que d’en être l’esclave, éternel spectateur d’un fil d’actualité, de vidéos YouTube, ou d’articles de presse consommés au fil de la journée simplement parce que leur titre était percutant ? Cette question se pose avec encore plus d’acuité depuis la multiplication des réseaux et des applications de partage car si Facebook, Google+, Twitter, Instagram, Vimeo ou Vine ont décuplé la production et la diffusion d’images, ils ont aussi amplifié nos pulsions scopiques et modifié en profondeur notre regard. Avec eux, on checke, on épie, on scrute, on surveille, on stalke ; nos journées sont rythmées par des sessions de navigation plus ou moins brèves et nous nous sommes habitués à voir nos vies défiler sur des écrans comme dans des miroirs : d’un côté, les images de tout ce qui a été vécu sans nous (frustration, regrets ou soulagement de ne pas en avoir été) ; de l’autre, les photos de tout ce à quoi nous avons participé (plaisir de la reconnaissance, réminiscence, satisfaction au carré). Puisque chaque instant que nous vivons peut désormais se retrouver incrusté dans le grand kaléidoscope du web, on est en droit de se demander si les réseaux sociaux sont voués à devenir les vitrines clinquantes de nos misérables existences, des dérivatifs à l’ennui guère différents de la télévision – à la seule différence que nos phrases et nos images y auraient remplacé celles des animateurs gominés et que l’hystérie du clic se serait substituée à celle du zapping. Autrement dit, est-ce qu’ils ne seraient pas devenus des interfaces auxquelles on se connecterait beaucoup moins pour interagir que pour voir1?

«Exprimez-vous», propose (ou ordonne) Facebook dans la fenêtre vide qui invite l’internaute à la remplir en y publiant ce que l’on appelle désormais du contenu. Ce vocable fascinant, très largement employé depuis quelque temps, méritera un jour que l’on s’y intéresse de près car il en dit long sur la façon dont certains dispositifs gomment la spécificité des objets qu’ils accueillent, en les mettant tous sur le même plan. Entretien avec Marcel Duchamp, vidéos de bébés qui gazouillent, clip de Justin Bieber ou selfies sur la terrasse du MuCEM: ici, tout est contenu – et comme le dit Fleur Pellerin, ministre de la culture et de la communication 2.0, l’essentiel est que chaque citoyen puisse avoir accès à celui qui lui va2 . Mais au fond, qu’exprime-t-on en partageant du contenu sur un réseau social, c’est-à-dire en postant un texte (un «statut»), une photo ou une vidéo ? Ou plutôt : de quelle nature est cette expression ? Le plus souvent, c’est une expression en 2D – plate, fixe, circonstancielle (une information, une opinion, un état à un instant t, un commentaire de la vie qui restera pourtant gravé dans le marbre). Non la restitution subtile d’une expérience mais bien plutôt sa légende, sa preuve, le signe distinctif ou promotionnel qui en découle et qui se trouve aussitôt exposé, évalué, liké, partagé, retweeté, affecté d’un degré de popularité plus ou moins fort (l’un des exemples les plus éloquents est la publication qui consiste à mentionner, sur Facebook, le nom de la ville dans laquelle on voyage – «New York», «Tokyo», «Rio» –, ce qui ne manque jamais d’être applaudi par l’ensemble de la communauté). Alors, pour être créatif à l’intérieur de ces dispositifs et pour avoir le sentiment de commettre un acte, il faut sans doute développer sa propre dramaturgie, tenter de déjouer la novlangue du réseau ainsi que l’ensemble des codes imposés et que la majorité reconduit. Bref, inventer un autre usage, ne pas exécuter tout ce que l’application voudrait, y adhérer tout en lui résistant, mais d’une résistance qui reste sans prétention, qui ait tout de même conscience de son caractère dérisoire, mineur.

Bien sûr, penser le réseau pour inventer un type d’adresse, une écriture, une sociabilité et se construire une e-identité n’est pas chose aisée car cela présuppose au moins une bonne connaissance et une compréhension du média, alors que ledit média repose au contraire sur l’instantanéité et la brièveté (Twitter en est l’exemple-type puisqu’en limitant les messages à un maximum de 140 caractères, il invite chacun à parler par slogans ou par «petites phrases»). Toutefois, il n’est pas inutile de rappeler qu’à l’instar de tous les autres médias (presse, radio, télévision), le réseau social n’est rien d’autre qu’un énième outil que l’homme s’est forgé pour communiquer et qu’il ne saurait donc être «bon» ni «mauvais» en soi. Tout dépend, on l’a dit, de l’usage particulier qu’on en fait, de la capacité de chacun à s’y affirmer en tant qu’auteur, mais peut-être encore plus du regard que l’on choisit de porter sur lui. Certes, l’état de certains réseaux peut parfois donner envie de verser une larme en repensant à l’époque idyllique où ils n’étaient pas encore envahis par les annonceurs et réglés par les algorithmes ; mais, plutôt que de se laisser à la nostalgie, on ferait peut-être mieux de les regarder comme des objets esthétiques : no man’s land colorés du narcissisme contemporain, ready-made sans rival, patchworks mondiaux de millions d’existences arrêtées, symptômes permanent des réjouissances et de l’insignifiance de toute vie humaine, incarnations désespérées du désir de manifester sa présence, son être-là. Peut-être faudra-t-il un jour écrire un petit manuel pour apprendre à regarder un fil d’actualité Facebook comme un tableau de Goya ou un triptyque de Jérôme Bösch et doubler cet ouvrage d’un appendice qui éclairera chacun sur sa fascination pour le laid, sur son goût pour les statuts mal écrits, les plans «mal éclairés, mal cadrés, mal mis en scène», ces «images diabétiques»3 dont on ne se lassera pourtant jamais parce qu’elles sont les nôtres et qu’elles nous ressemblent dans leur maladresse même.

En attendant, les réseaux mobilisent. Ou, pour le dire dans la langue du marketing, ils impactent. Susciter des envies, donner naissance à des initiatives, faire descendre les gens dans la rue, manipuler les foules : ce sont là leurs principaux effets. C’est d’ailleurs pour cette raison que les organisateurs de tous bords (institutions, associations, particuliers) les exploitent grassement pour faire venir à eux un public toujours plus large. Le mystérieux phénomène des «apéritifs géants»4  (2009-2010) ou encore le rôle joué par Facebook dans les révoltes des «printemps arabes» (2011) témoignent bien de leur capacité à faire mouvoir les corps. Mais nous touchons sans doute ici à leur point aveugle car la rencontre in real life semble être très souvent l’horizon de ces interfaces, et la raison plus ou moins consciente pour laquelle les internautes les fréquentent aussi assidument. Faire une rencontre : nouvelle utopie contemporaine, acte si lointain et si proche en même temps, fantasme super-médiatisé pour l’assouvissement duquel on navigue dans les allées tortueuses des espaces virtuels, comme on déambulait autrefois dans les foires, avec l’espoir qu’au détour d’un échange quelconque, un lien se nouera avec le propriétaire de l’échoppe, le promoteur du contenu. Derrière ce vaste commerce en ligne, réel ou symbolique, il y aurait donc en fait le désir secret d’y mettre un terme, et on surferait sur les réseaux surtout en vue de les quitter, d’aller à la rencontre de ces profils que l’on aimerait aussi divertissants que les pages consultées. On sait d’ailleurs depuis longtemps que la majorité des internautes a détourné Facebook de sa fonction première (garder contact avec sa famille, ses amis) et qu’elle l’utilise aujourd’hui davantage pour rencontrer des inconnus, contourner les barrières géographiques et sociales, rejoindre des communautés qu’elle n’aurait pas eu l’occasion d’approcher dans son quotidien. Pourtant, là encore, il serait naïf de penser que cette flânerie est totalement libre car les réseaux ressemblent bien plus à des bretelles d’autoroutes sophistiquées qu’à de vastes plages sur lesquelles faire l’amour. Si tout le monde s’y côtoie, la circulation y est largement orientée : il est devenu difficile de vaincre les algorithmes qui imposent des contenus présélectionnés5  («personnalisés», dit-on) et l’on peut s’étonner que les réseaux reconduisent une forme d’entre-soi (en ce sens, ils sont sans doute plus des accélérateurs que des créateurs de rencontres : ils permettent à l’internaute d’avoir un contact anticipé avec des individus qu’il serait déjà susceptible de croiser sur son chemin). Il n’empêche que le hasard peut parfois s’immiscer dans la navigation et que l’on parviendra, avec un peu de savoir-faire, à créer sa propre errance, se perdre de liens en liens, de pages en pages, d’URL en URL, et préférer les chemins ruraux aux grandes départementales. «Perdre son temps sur internet», c’est d’ailleurs l’intitulé du cours que le poète Kenneth Goldsmith vient d’introduire à l’Université de Pennsylvanie6 , cherchant par là à rendre hommage à la créativité insoupçonnée qui se loge dans toute forme de navigation gratuite, automatique, sans but. Vaste programme à la gloire de la procrastination, de l’attitude improductive et de la dérive, dont on ne saurait que trop se réjouir car l’expérience montre que c’est souvent en cherchant à ne rien faire que quelque chose advient. À force de déambuler, on atterrit dans les marges du web, on provoque un incident bienheureux, un acte parfaitement arbitraire, et voilà qu’entre un pseudo suggestif et une timeline à l’abandon, on tombe soudain sur le plus étrange des objets.

Thibaud Croisy

  1. C’est, selon Serge Daney, l’une des principales pulsions du téléspectateur – étrange individu qui laisse libre cours à « une curiosité d’autant plus intense qu’elle est tout à fait surjouée et qu’elle ne correspond à aucune demande ou à aucun besoin réel ». «On va allumer la télévision», dit-il, «pour voir les nouvelles émissions, les nouveaux dispositifs, les nouveaux habillages, mais on va le faire comme on essaie un vêtement, quitte à le jeter ensuite, par pur caprice» (Le Salaire du zappeur, Serge Daney, Éditions P.O.L, 1993, p. 12 []
  2. Jean-Michel Frodon expliquait récemment que dans son discours prononcé lors des 24ème Rencontres cinématographiques de Dijon, Fleur Pellerin «[préférait] systématiquement le mot « contenu » à celui d’ « œuvre » ou de « film« », tout en ajoutant que le rôle du gouvernement est «d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui». Pour Jean-Michel Frodon, cette déclaration signe l’abandon de l’idée même de politique culturelle puisqu’une politique culturelle cherche au contraire à organiser une rencontre entre des œuvres et des personnes qui ne les cherchent pas et qu’elle ne saurait donc se réduire à une simple question d’accessibilité aux produits («Fleur Pellerin est dans une logique qui enterre l’idée même d’un ministère de la Culture», Jean-Michel Frodon, 27 octobre 2014) []
  3. Dans leur contexte d’origine, ces citations se rapportent aux images télévisuelles. Elles sont extraites d’Adieu Rita, un film de la série Cinéma, Cinémas réalisé par André S. Labarthe (Antenne 2, 1987). []
  4. En 2009 et 2010, plusieurs «apéros géants» initiés sur Facebook ont eu lieu dans différentes villes de France, réunissant parfois jusqu’à une dizaine de milliers de participants. L’absence d’organisateur identifié n’était pas sans poser un certain nombre de problèmes de sécurité aux préfectures de police. []
  5. Avec l’application des derniers algorithmes, un utilisateur de Facebook ne verrait que 20% des publications quotidiennes de ses contacts. Le journal Libération affirme quant à lui que 0,3 % du contenu du web agrège 80 % du trafic («On ne sauvera pas le monde en regardant des vidéos de petits chats», Noémie Rousseau, Libération, 25 octobre 2014). []
  6. «Perdre son temps sur internet, nouveau cours d’une fac américaine», non signé, Le Monde, 30 octobre 2014 []

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