Que faire ?

« Je vous apporte la peste,
moi je crains rien,
je l’ai déjà… »
Paracelse

Le thème de ce septième numéro me paralyse. Est-ce agir qu’écrire ? Nous ne pouvons pas grand-chose dans nos splendides isolements et je suis seul devant mon écran. Je communique, tu communiques, il communique, nous communiquons… Dans ces vases, la quantité de matière grise ne varie pas. Leur transparence est illusoire. Comment sortir de ce bourbier ? Les éditos de Nils Aziosmanoff me donnent chaque fois envie de rêver, mais dès que je creuse, je me cogne à la lumière comme un papillon qui s’y brûle les ailes, et tout s’éteint au fur à et à mesure que j’avance.

Lorsque les mots se transforment en actes, ils sont le plus souvent dévoyés par la réalité. Retournés comme des gants, les concepts sont utilisés contre ceux qui les avaient imaginés ou à qui ils étaient destinés. À la botte du pouvoir financier, l’armée est le principal commanditaire de la Recherche. Nous profitons des retombées commerciales de leurs avancées technologiques. Serions-nous capables de les renverser à notre tour pour que les armes soient transformées en outils ? Ce recyclage systématique est présenté sous les atours du progrès, mais quelles avancées sociales inaugure-t-il ? Les gaz asphyxiants de la première guerre mondiale sont devenus des pesticides, les tanks ont été adaptés en tracteurs, la bombe atomique a laissé la place aux centrales nucléaires… À qui serviront les nanotechnologies, les expériences sur le climat du géo-engineering ? De plus, les ressources que les anciennes et nouvelles technologies nécessitent attisent les conflits. Le gaz, le pétrole, les minerais, les métaux rares sont à la source des pires crimes de masse. La Troisième Guerre Mondiale bat son plein. Le pouvoir politique et financier fait son beurre d’une démocratie qui n’en a que le nom. La manipulation est totale, universelle. Big Brother is Watching You. Une tarte à la crème ? On aimerait bien. La gourmandise est plus sympathique à partager le sucre que la surveillance dont nous sommes les proies. Ensemble ? Les grandes messes rassemblent le monde sous l’accumulation d’images choisies, de flux sonores logorrhéiques, d’informations mensongères. Le storytelling n’est pas nouveau. Les religions en ont fait leurs choux gras. Celle du Big Data ne vaut guère mieux. La foi ne sauve que les grands prêtres qui la professent. L’appât du profit dévoie les meilleures intentions. Les révolutions sont toujours brèves. La réaction qui s’en suit est d’autant plus meurtrière. Nous n’avons pourtant pas le choix. Si nous refusons d’aller nous noyer tels les lemmings, nous devons inventer de nouvelles utopies. La question du temps qu’il nous reste reste cruciale. Avons-nous encore le moyen d’enrayer la sixième extinction ? Notre civilisation est condamnée par le gâchis et le cynisme des quelques nantis qui détiennent les moyens de communication, mais certainement pas ceux de la production. Il faut toujours des bras et des jambes pour agir. Les replis communautaires et l’absence de solidarité interprofessionnelle sont les symptômes de notre maladie, et l’exclusion des pays du sud ne peut aboutir qu’à une catastrophe.

Le numérique n’est pas une baguette magique. Ce n’est qu’un outil de notre temps. Pour que ses ressources participent au sauvetage, il va falloir commencer par revoir toutes nos institutions. La démocratie représentative a montré ses limites. En France, une sixième République se profile, mais la révolution ne peut être que globale. Autour de la planète les riches, si peu nombreux, ont bien su s’accorder. Comment la masse des pauvres qui la font marcher vont-ils le prendre s’ils comprennent qu’ils ne sont qu’une source d’énergie parmi les autres ? Ici, on parle d’élire nos représentants au tirage au sort, sans mandat reconductible. Là, on évoque le revenu de base pour que le travail ne soit plus l’étalon de notre économie. Où est-elle cette société des loisirs que l’on nous vendait dans les années 70 ?

La Revue du Cube a le mérite de soulever les questions essentielles, celles du rêve. Le réel n’est qu’une illusion. Si nous ne sombrons pas dans le renoncement, si nous acceptons l’altérité comme la solution de nos impasses, si nous ne nous contentons pas d’écrire, mais que nous inventons de nouveaux moyens d’agir, et si nous sommes capables de faire coïncider notre pratique avec nos théories, dans un partage qui nécessitera forcément des sacrifices, alors peut-être nos enfants auront un futur. C’est pour eux, entendre ceux de tous, sans exception, que nous devons nous unir et nous battre. Comme tous les outils à notre disposition, le numérique est une arme à double tranchant. Dans la destruction, comme dans la construction, notre imagination est sans limite. Alors qu’est-ce qui nous retient d’agir ?

Jean-Jacques Birgé

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