Le fantasme de la littérature en 3D

Un poème doit être un objet de langue à quatre dimensions.
Jacques Roubaud

La langue est un code et un pays abstrait

De prime abord la langue est un code complet.
Un code qui enclenche des processus électriques, neuronaux, des échanges de fluides, d’électrolytes, qui provoque une multitude de phénomènes biochimiques, physiques, dans notre cerveau. Tous ces processus langagiers culminent à une lecture de la réalité en temps différé. Car contrairement aux décisions inconscientes de notre cerveau qui sont ensuite assimilées à ce que nous décidons personnellement, processus quasi instantané (micro-délais impliqués), la lecture et le déchiffrage de la langue entrainent de plus grands délais dans les interactions nouménales, visuelles, pragmatiques et interfacielles avec la réalité. En bref, la langue est un code qui se déchiffre lentement, qui n’a pas la capacité optimale de notre intuition, de nos réflexes et autres résultantes de notre cerveau reptilien et de nos automatismes physico-biochimiques que nous nommons notre «conscience» humaine.
Nous vivons dans la langue, dans ses méandres, dans ses manques, ses imprécisions, ses inexactitudes, ses largesses et son flou naturel. Nous saisissons le monde avec cet outil imparfait, dont chacun d’entre nous pirate les codes, modifie infinitésimalement leur diffusion, leur évolution.
En somme, ce pays de la langue n’est jamais fixe, délimité, entouré de frontières rigides, le pays abstrait de la langue ressemble en fait à une formation liquide, à une bulle d’huile qui grossit sans cesse dans une vasque d’eau.
La langue est un code liquide.
Il a été conçu pour fonctionner en s’adaptant continuellement à toutes les variations de ses modes de diffusion et de perception.

Le fantasme de la littérature 3D

La littérature est également un code.
Harnachée au pays abstrait de la langue, constituée comme un code 2D faisant apparaître des mondes 3D et 4D, la littérature crée des univers parallèles, des uchronies (voir Philip K. Dick et Le maître du Haut Château), des représentations mentales du processus de formation et d’acquisition de la conscience humaine, des fantaisies langagières destinées à jouer avec les codes de la langue.
La littérature fonctionne déjà selon un modèle de permutation de formes 2D en univers 3D et même 4D incluant la dimension du temps.
Ce qui m’intéresse, comme poète aujourd’hui, en regard des outils numériques et des machines disponibles, c’est cet aspect 3D de la littérature. Cette interface naturelle qu’a la littérature de modifier des codes 2D en codes 3D et 4D.
J’entrevois très bien que dans un avenir lointain, lorsque nous aurons percé les mystères des ordinateurs quantiques (rêve de la pierre philosophale mais avec les moyens d’aujourd’hui, rêve non farfelu), qu’éventuellement, la littérature devienne elle aussi un code visuel 3D en soi.
Je rêve donc du jour où nous serons assez en avance pour programmer la langue, afin qu’elle devienne concrètement un code numérique en soi, qu’elle soit en mesure de restituer de facto en 3D et en 4D les récits inventés, les tableaux de couleurs et les idées conçues par les écrivains cyborgs du futur, des mondes virtuels d’une réalité saisissante, immersifs, dans lesquels nous aurons le loisir de nous promener, en temps réel.
La langue est performative. Les philosophes analytiques nous l’ont enseigné.
La langue agit comme un bouton qui peut parfois activer une commande interactive complexe avec les autres consciences humaines : « je vous déclare mari et femme », « je vous condamne par contumace » etc.
La technologie dont je rêve agirait sous forme de prothèse mentale, serait en mesure de visualiser du code langagier lu et déjà disponible (toute la littérature mondiale), tout autant que de créer des aperçus et des modélisations en 3D et 4D, de textes littéraires en cours d’écriture. Ce que j’anticipe et ce qui me stimule, est le jour où nous trouverons le moyen de programmer une interface technologique qui agit AVEC la langue, À TRAVERS elle, directement branchée dans nos circuits neuronaux.
J’imagine une interface transformant la langue en code de programmation naturel et intuitif, permettant ainsi d’illustrer vraiment ce que le locuteur a en tête, d’offrir la modélisation de ses idées et de son film intérieur, au plus près de ce qu’il ressent et de ce qu’il vit. Cette application langagière, en littérature, aurait des répercussions incommensurables. Bref, sans avoir à apprendre aucun autre code que celui de la langue naturelle, l’utilisateur de cette nano-interface cérébrale pourrait inventer directement en n’utilisant que son imaginaire et ses connaissances langagières.
Pour le moment, j’écris un livre de poèmes (La chemise de Frank O’Hara, à la fois un hommage à ce poète de l’école de New York, et un catalogue aléatoire d’objets associés à ses poèmes et à mon séjour ici, à Paris) dont chacun d’entre eux est transformé en calligramme 3D par l’artiste numérique Hugo Arcier.
Je travaille dans l’illusion de la langue modélisable, de la langue code, je n’en suis même pas aux raisins de Zeuxis, puisque je ne cherche pas à évoquer le sens littéral de l’objet modélisé, mais plutôt à créer des liens symboliques entre la figure 3D et le poème écrit. Il ne s’agit pas d’illustration ici, Apollinaire est une inspiration, mais pas un modèle.
Par ailleurs j’ai toujours ce fantasme où l’écriture deviendrait en soi une nouvelle forme de codage, de programmation, permettant de créer un univers 3D et 4D virtuel en temps réel produisant tout autant des figures abstraites que des objets en élévation, des poèmes synesthésiques et des romans réalistes.

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