Genèse de l’astre

Photo du ciel © JJB

OCÉAN – Extérieur nuit
1. Le pont d’un navire (plongée absolument verticale) : on ne voit ni ciel, ni océan, ni âme qui vive, on ne perçoit que le mouvement du tangage, impression d’abandon, de vaisseau fantôme, l’eau envahit le pont par les côtés.
Voix off. Alors les grandes paroles vinrent. Le grand message fut envoyé d’un continent à l’autre par-dessus l’océan. La grande nouvelle chemina toute cette nuit-là au-dessus des eaux par des questions et des réponses…  Pourtant, rien ne fut entendu…  Les grandes paroles passèrent inaperçues, ne troublant rien dans l’air au-dessus des vaisseaux chargés de marchandises, dans un ciel seulement remarqué à cause de ses étoiles plus grandes, et, au-dessus de la houle du large, elles passèrent dans un complet silence.
2. Le ciel trop étoilé comme la voûte d’un planétarium
Voix off. Une certaine nuit, ces mots, puis telles questions posées et la réponse à ces questions ; alors tout va tellement changer pour tous les hommes qu’ils ne se reconnaîtront plus eux-mêmes, mais en attendant rien ne change.

OCÉAN – Extérieur aube
3. Le pont
Voix off. Tout reste si tranquille, si extraordinairement tranquille sur les eaux, avec une aube qui se lève et devant sa belle couleur blanche fume la cheminée d’un grand navire qu’on ne voit pas.
4. À l’horizon le navire monte et descend les pentes faites par les vagues (il ressemble à une petite maquette)
Voix off. Par un accident survenu dans le système de la gravitation, rapidement la terre retombe au soleil et tend à lui pour s’y refondre : c’est ce que le message annonce… Toute vie va finir. Il y aura une chaleur croissante. Elle sera insupportable à tout ce qui vit. Il y aura une chaleur croissante et rapidement tout mourra. Et néanmoins rien encore ne se voit.
5. Fondu au noir (iris)
Voix off. Rien encore ne s’entend : le message lui-même à présent s’est tu. Ce qui devait être dit l’a été. Silence.

En 1994 la fin du monde est un sujet qui ne plaît à personne. Revenu depuis peu du siège de Sarajevo, j’ai une cote d’enfer. Je choisis donc d’adapter Présence de la mort de Charles Ferdinand Ramuz pour mon premier long-métrage de fiction. Combien de fois ai-je lu à haute-voix ce roman de 1922 dont la langue fascinante avec son rythme binaire, entre Eisenstein et rock, avait tant influencé Jean-Luc Godard ? Je ne facilite pas les choses en demandant à Hanna Schygulla de tout commenter en voix off, même si j’ajoute quelques dialogues à la demande du producteur Gilles Sandoz qui déposera le dossier au Centre National du Cinéma. Phénomène rare, voire historique, l’Avance sur Recettes se déclare deux fois de suite incompétente pour juger de mon projet. Je croyais avoir écrit un film grand public, la Commission me compare à Duras et Straub. C’est vraiment la fin du monde.

Le roman étant d’une brûlante actualité, tant par son analyse politique et sociale de l’humanité que par son bon sens écologique, j’espérais transformer les handicaps en figures de style. Voilà vingt ans que je rêvais de l’adapter et j’oublie innocemment que nous approchons de la date hystérique de l’an 2000. Il me semble absurde d’ignorer la probabilité, humble et réaliste, d’une catastrophe naturelle qui n’aurait rien à voir avec la folie suicidaire et meurtrière de l’espèce humaine. Science-fiction sans effets spéciaux, elle se focalise sur les réactions individuelles à la grande nouvelle : nous allons mourir, nous le savions, mais tous ensemble ! Chaque scène se tourne vers une personne, un groupe, une classe. L’unité est donnée par la chaleur qui monte sans cesse dans cette vallée anonyme, huis clos où chaque solitude en croise une autre, où l’union donne la force de mourir ou de vivre encore un peu. Solidarité contre égoïsme, révoltés contre profiteurs, l’amour en va-et-vient…

Jean-Jacques Birgé

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maquette composée pour L’astre par Jean-Jacques Birgé et Bernard Vitet (1995)

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