GNUizez-les tous ! Projet pour un agent gâcheur de cyborgs V0.1, partie d’un futur système immunitaire global ?

[ Celebrate 30 years of GNU! ]
Elle s’exprime en japonais. Vos implants traduisent : Akemi explique que son système de navigation (anciennement appelé GPS) est tombé en panne. Elle demande si elle peut se connecter au vôtre afin de trouver son chemin. Vous aimeriez accepter, mais votre deuxième moi s’affole :

Warning !

Que s’est-il passé dans le fond de vos agents numériques intégrés ? Évidemment, à peine avait-elle ouvert la bouche, que vous saviez tout sur elle (antécédents, graphe social, état de santé, jusqu’à la qualité de ses phéromones), sauf peut-être l’essentiel et ce qu’elle voulait vous cacher. Bien entendu, elle aussi a du faire la même enquête à votre sujet avant de vous aborder dans la rue.

Il semble cependant que vous ayez fait quelque chose de particulier qu’elle n’a pas fait à votre égard : votre agent GNUiz a analysé (nous disons GNUizé) tous les nano agents dont elle est équipée. GNUiz n’en a pas seulement fourni la liste, il en a décodé automatiquement les ToS1) et il a décelé de nombreuses incompatibilités. De plus, GNUiz a formé le graphe global de ses dealers de technologie en détaillant la nature de leurs relations techniques et financières. Et puis, GNUiz a fait plein d’autres choses encore. En une fraction de seconde, GNUiz a calculé la viralité et la capacité évolutionnaire d’Akemi. Et merde, son score est bas, vraiment très bas.

Pourtant, elle est si jolie !

Akemi est l’une de ces personnes «augmentées» comme on disait en langage Corporate au début du XXIe siècle. Cependant, en dépit des apparences – elle paraît avoir 25 ans alors qu’elle en a 80 – il semble que sa configuration l’a considérablement diminuée. Tout ce qu’elle fait est suggéré, assisté, voire piloté par des agents tiers. En cas de défaillance d’un composant, par exemple en raison d’un conflit de Propriété Intellectuelle retardant une mise à jour, elle ne serait plus qu’un poisson rouge dans un aquarium vide. Le pire est que la combinaison de ses agents numériques lui masque cet état de fait. Elle ne peut absolument pas en prendre conscience. Elle est maintenue ainsi pour être aussi virale que possible…

Pouvez-vous imaginer un instant, ce qui se serait passé si vous lui aviez proposé l’une de ces « aventures idéales pour jeunes adultes » que vous a suggéré, il y a quelques minutes, le moteur de recommandations qui a anticipé votre rencontre ? Mettons que vous soyez partis ensemble en mer pour nager avec des dauphins bioniques. Sans doute, un requin réputé incontrôlable, c’est-à-dire un terroriste mandaté par l’organisateur de la sortie en mer, vous aurait attaqué et mordu, disons au genou. Vous vous en seriez sorti certes, mais avec un ménisque de synthèse imprimé à la volée à partir du kit de cellules souches du bord. Et votre nouvel organe aurait été transplantés à la va-vite par un robot assisté par un télé-chirurgien intervenant depuis on-ne-sait-où. Ok, les frais auraient été couverts par l’assurance. Seulement, à votre tour, vous seriez devenu otage d’un tas de nouveaux nano agents dont vous n’auriez même pas pu contrôler le code source.

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Source Reuters

C’est en quoi Akemi est virale. Elle fait partie du business model des dealers de technologies qui la maintiennent en survie tant qu’elle se comportera en efficace agent facilitateur de nouvelles prises d’otages.

Il est évident qu’Akemi a besoin d’aide. Vous pourriez tout simplement la rejeter, mais vous ne le faites pas parce que vous ressentez un peu de compassion pour elle. Des millions de gens comme elle traînent encore sur la planète, vingt ans après le WSC-I2 , durant lequel entre autres, un milliard de consommateurs réputés immortels fournis par la même multinationale ont soudainement passé l’arme à gauche. En vingt ans, ces pyramides de Ponzi technologiques n’ont malheureusement pas disparu. Elles sont même devenues plus difficiles à déceler car elles ne sont plus le fait d’acteurs monopolistiques bien identifiés, mais d’une myriade de dealers aux intérêts croisés ou contradictoires.

D’où GNUiz !

GNUiz traduit en acte des principes très simples énoncés au siècle précédent. Vous vous souvenez peut-être du «Code is Law»3 de Lawrence Lessig et de la Licence GNU GPL4 de Richard Stallman ? Et bien GNUiz va plus loin. Il est adapté aux situations complexes du cerveau global5 dans lequel nous baignons désormais.

GNUiz est fondé sur l’idée que chaque agent du cerveau global agit comme le « code de fuite» anoptique (non optique) d’une «perspective numérique» 6 qui agrège (de manière synchrone ou non) un grand nombre d’autres agents (humains ou non). GNUiz vérifie si cette perspective numérique est légitime, ou pas, non seulement en analysant7 les ToS de tous les agents en présence, mais en observant pour chacun d’eux si trois conditions de base, appelées A, AB et ABC, sont réalisées.

  • A) Le « code de fuite » doit répondre au défi8 présenté par chaque autre agent A par un contre-défi qui est spécifique à A.
  • AB) L’ensemble des règles intégrées au « code de fuite » doit être appliqué à chaque agent (A ou B), y compris aux agents qui l’ont produit.
  • ABC) Chaque groupe d’agents (A,B,C) considéré lui-même comme un « code de fuite », y compris l’agent GNUiz, doit se comporter avec les autres agents selon les deux premières conditions.

Au début de mise au point de GNUiz, il y a quarante ans, certains ont vu dans ces conditions une version fractale de la célèbre devise révolutionnaire « Liberté – Égalité – Fraternité » qui s’appliquerait ainsi à toutes les échelles. D’autres ont vu en GNUiz une manière de permettre la coévolution du vivant et du non-vivant en prévenant les phénomènes cancérigènes et l’apparition de leurs métastases.

Ce n’est pas faux. On peut le vérifier sur cet exemple simple : GNUiz a détecté qu’Akemi dealait des Bitcoins. Il est évident que cette monnaie cryptée, bien que décentralisée, ne répond pas, ne serait-ce qu’à la condition AB, puisque les agents humains qui ont produit Bitcoin se sont soustraits aux règles intégrées dans leur propres création et s’enrichissent au détriment des autres. A la place de Bitcoin, on préfèrera donc une monnaie de type Universal Dividend Currency (Open UDC9 ) qui respecte des libertés économiques fondamentales.

Bref, les agents d’Akemi n’ont pas passé leur GNUiz (on dit qu’elle GNUfélée), mais vous ne voulez pas la rejeter. Que faire ?
Lui fournir son rapport GNUiz en espérant qu’elle puisse prendre le recul nécessaire pour en comprendre les implications ? C’est parfaitement illusoire.

Seul un choc… 

Peut-être une rencontre avec un sādhu?

Naga sadhus

Naga sadhus / ©photo Audrey & Stéphane Moriaud

Non, les sādhus10 ne sont plus, ou plus seulement, ces personnages que l’on voyait errer presque nus en Inde, « qui ont renoncé à la société pour se consacrer au but de toute vie, selon l’hindouisme, qui est la moksha, la libération de l’illusion (māyā), l’arrêt du cycle des renaissances et la dissolution dans le divin, la fusion avec la conscience cosmique ».

Les sādhus sont désormais les agents humains du Cerveau Global qui ont décidé de se passer de quelque agent numérique que ce soit, parfois au péril de leur vie. Longtemps, les gens qui résistaient à l’invasion technologique ont été promis à la poubelle de l’Evolution. La propagande des majors de la technologie les décrivait implicitement comme les derniers des old-fashion humans devant être remplacés définitivement par des transhumains ou des posthumains.

Aujourd’hui, le style de vie un peu « paléo » des sādhus intrigue et quelques-unes de leurs pratiques comme le Feng shui11 irritent certains. Mais les sādhus sont révérés par la majorité pour leur force d’âme et les Cyborgs se pressent en masse auprès d’eux pour leur demander conseil. Il arrive parfois qu’à leur contact, certains GNUfélés en fin de vie réalisent qu’ils ne veulent par mourir à cause d’un simple bug ou d’un SAV défaillant. On dit que les sādhus acceptent parfois de les aider à retirer un à un tous leurs agents numériques pour finir plus nus encore qu’ils n’avaient commencé.

Si vous l’aimez, trouvez vite un sādhu pour Akemi !

Olivier Auber

Remerciements : cette histoire est inspirée de « Un jour en 2060 » (section 2) par Clément Vidal : “Distributing Cognition: From Local Brains to the Global Brain.” In The End of the Beginning: Life, Society and Economy on the Brink of the Singularity, édité par B. Goertzel and T. Goertzel. A paraître.

http://student.vub.ac.be/clvidal/writings/Vidal-Distributing-Cognition-LB-GB.pdf

Lire l’histoire de Clément Vidal « Une journée en 2060 »

  1. ToS : Term of Service (Conditions de Service []
  2. World Systemic Chaos (WSC-I) : Chaos Systémique Mondial. []
  3. Code is Law, Lawrence Lessig : http://www.framablog.org/index.php/post/2010/05/22/code-is-law-lessig []
  4. Licence GNU GPL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Licence_publique_g%C3%A9n%C3%A9rale_GNU []
  5. Cerveau Global, cf. Global Brain Institute : http://globalbraininstitute.org/ []
  6. Perspective numérique : http://digital-perspective.net []
  7. Analyse de ToS? : http://tosdr.org/ []
  8. Défi ou « challenge » en anglais selon les termes de la « théorie des challenges » Francis Heylighen 2012. Foundations for a Mathematical Model of the Global Brain, ECCO/GBI seminar 2012 http://ecco.vub.ac.be/?q=node/207 []
  9. Universal Dividend Currency : http://www.openudc.org/ []
  10. Sâdhu : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sâdhu []
  11. Feng shui : https://fr.wikipedia.org/wiki/Feng_shui []

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